En deuxième partie de soirée, du 27 janvier au 3 février 2001, après les errances nocturnes des squatteurs de Gouaches (joué à 20h30 et également écrit par Jacques Serena), un
évènement s'est reproduit chaque soir, à 22h30. Oui, un évènement... Un de ces moments forts qui vous clouent sur votre fauteuil, sans que vous sachiez exactement ce qui vous
arrive. Jeanne Balibar et le musicien Rodolphe Burger entrent et attendent. Ils s'asseoient sur le côté du plateau ; la salle s'éteint, on aperçoit mieux les halos
lumineux présents sur la scène. Ambiance de fin de nuit, quand la fatigue a gagné les résistances, que les phrases arrivent, anarchiquement, pour mieux traduire un état limite,
fragile. Un micro sur pied habite le plateau nu. Rodolphe Burger s'installe au sampler côté cour, Jeanne Balibar se place, debout, seule, sur la scène. Vient jusqu'au micro. "
Si au moins il y avait plus de lumière. Juste de temps en temps, ou un indice. Une raison. Possible que ça vienne, à force, finisse par venir. Mais là. Pas possible que j'en
sois encore là, à voir ça. "
Jeanne Balibar, la voix grave dans un corps filiforme, parle lentement ; laisse des temps entre ces phrases courtes, interrompues par on ne sait quoi. Nous sommes en
suspens, avec elle, qui raconte l'autre là-bas, plus ou moins agonisante, celle qu'elle voit, hors-champ : la Velvette.
La Velvette, ce serait Nico, la chanteuse du Velvet Underground.
" Quand j'ai appris que la chanteuse Nico était morte, ça faisait déjà pas mal d'années qu'elle l'était. Ca ne m'a pas étonné (...)
Tout ce que j'écris a toujours un rapport avec le Velvet Underground. Celui qui a choisi de s'en tirer. Se survivre, une des tentations. Celle qui a été jusqu'au bout des
conséquences. L'autre tentation. Ce texte est un de ceux qui tournent au plus près autour de ça, d'elle. " (J. Serena dans la préface de Velvette)
Celle qui parle et qui semble dans un état second comme la Velvette, pourrait bien être son double, à moins que la Velvette ne soit son fantôme. Comme s'il s'agissait en même
temps d'une vision intérieure et extérieure de l'agonie, de l'à côté de la vie : une sorte d'hallucination, une vision décalée et forte.
Le travail de Rodolphe Burger sur les sons, les cliquetis, les bribes de mélodies lancinantes et répétées à la guitare fait plus qu'accompagner le ressassement et les déchirures
du texte. L'environnement sonore devient matière autant que les mots, les deux se répondent, se suivent, se chevauchent. On y est. Où ? c'est une autre question. Mais là,
pendant 50 minutes, on vit, avec Jeanne Balibar et Rodolphe Burger, quelque chose d'incroyablement dense : indicible.
Jeanne Balibar réussit là une performance rare. Sa présence irradiante et les modulations de sa voix nous entraînent dans un voyage souterrain saisissant ; le texte,
mystérieux à la lecture, prend tout à coup toute son ampleur : une chair, une vérité indiscutables.