« Frontière passée. Sentiment fort du passage vers le Vaterland. Panique d’avoir à chercher ici quelque chose à retenir, à apprendre, à inventer. Trouverai-je mon père ? » Jean-Paul Wenzel préface de Vaterland
Souvenirs brumeux du roman familial Le début des années 30 : mon grand-père, luxembourgeois, quitte son pays et arrive en France où il se fait naturaliser. De ce moment, l’accent grave sur le « e » de Backès, signe de francisation, vient dissimuler l’origine allemande.
1942, le début du récit fou de « Vaterland » Fou, oui, tout est fou là-dedans, l’amour entre l’Allemand et la Française, l’homme qui change de nom et d’identité pour aimer librement, l’Allemand qui devient Français, la fuite en Allemagne parce que quelqu’un d’autre a retrouvé son vrai nom, le retour au Vaterland détruit, dévasté, dans lequel il se perd. On se perd avec lui, avec ivresse, dans les ruines, dans les gares détruites…on ne sait plus où on est, ni qui il est. Faire ressurgir ces fragments d’histoire fous, d’amour fou.
1942, souvenirs d’enfance racontés par mon père Mon grand-père devenu français est prisonnier en Allemagne, au stalag, à Mannheim. Mon père a 5 ans, il passe en zone libre avec sa mère et sa sœur, ils se réfugient à Valigny, un village en forêt de Tronçais, dans l’Allier, près de Montluçon. Ils y attendent le retour de mon grand-père, qui s’évade du stalag. Il les retrouve et repart, il se cache, il résiste.
1947, récit de mon père Il entre au collège, son père exige qu’il fasse de l’allemand en première langue. Une chose qu’il ne fallait pas oublier, ni laisser s’enfuir : la langue.
1974, mort de Michel Backès, mon grand-père, dans son lit, tous ses enfants autour de lui. Mon père nous a laissées, ma demi-sœur et moi, chez des amis. Je n’assiste pas à l’enterrement. J’ai du mal à comprendre, je me sens rejetée, exclue de quelque chose.
1975, souvenir d’enfance J’entre au collège, je choisis l’allemand comme première langue, je ne sais pas pourquoi. Mon frère aîné aussi a fait allemand. Je fais pareil. Mon père ne dit rien.
1981, Jean-Paul Wenzel et Bernard Bloch commencent le voyage de « Vaterland, le pays de nos pères » : ils sillonnent l’Allemagne en voiture à la recherche de Harry Wenzel, le père de Jean-Paul qu’il n’a pas vu depuis l’enfance à Saint-Etienne. Au retour, Wenzel écrit. Sa fiction de père et de guerre est née.
1982, souvenirs d’adolescence J’ai 16 ans, Mitterrand est élu président, la France de gauche est ivre de joie et danse dans les rues. Je ne pense pas au « Vaterland », je passe le bac et me vautre à l’épreuve écrite d’allemand avec un contresens qui fait encore rire mon père.
1983, le spectacle de Wenzel et Bloch « Vaterland ». Je ne l’ai pas vu.
1985, souvenir d’étudiante Théâtre Ouvert, une fête de gens de théâtre. Dans la nuit, je m’ennuie, je ne danse plus, je me promène dans les couloirs du théâtre, j’ouvre la bibliothèque, je vois un livre vert, « Vaterland ». Il m’attire, je le prends. Je ne sais pas pourquoi. Dans les jours qui suivent, je le lis. Non, le « dévore » est le terme exact. Je le relirai régulièrement, comme on relit ses livres préférés, ceux qu’on adore. Sans savoir pourquoi. Je pense tout de suite que j’en ferai un spectacle.
1989 Le mur tombe, il n’y a plus qu’une seule Allemagne. Je relis les passages des voyages en RDA, en me disant « ça, c’est fini ». Mais qu’est-ce qui est fini, au juste, de la vie des gens là-bas ?
1992, souvenir d’actrice Je travaille avec Véronique Alain et Dominique Guihard sur un montage de textes de Ramuz, l’écrivain suisse. Nous allons répéter et
présenter le travail aux Fédérés, chez Wenzel et Perrier. À Montluçon. Sur une route, en voiture avec Dominique et Véronique, je vois une pancarte : Valigny, 3 kms. C’est
là. Je n’avais aucune idée de là où c’était, en zone libre ok, mais c’est là. Je parle de l’enfance de guerre de mon père avec Dominique, il décide de m’y emmener.
On arrive un jour de fin d’hiver, il fait très froid, sur la petite place il y a un bar, j’y entre. Je parle avec le patron, un homme encore jeune, à peu près de l’âge de mon
père. Il a du mal à se souvenir de la guerre, c’est loin. Mais Backès, ça lui dit vaguement quelque chose quand il y pense. Le souvenir lui revient d’un petit garçon brun. Mon
père. Je suis très émue en remontant dans la voiture. Peu importe que ce souvenir soit vrai ou faux, peu importe que cet homme ait dit ce que j’espérais de lui, je m’en fous.
C’est ma version de l’histoire que j’invente ce jour-là. Ma fiction de père et de guerre naît là, à Valigny.
2001, souvenir de rencontre Je vais voir jouer Monique Brun dans la reprise de « Loin d’Hagondange », de Wenzel. Il est là, l’homme de « Vaterland ». Elle nous présente l’un à l’autre, on bavarde, je me sens en confiance, je lui parle de mon désir de monter un jour « Vaterland ». Wenzel est ému, les larmes perlent à ses yeux, « cela me rendrait très heureux que quelqu’un d’autre le monte ». Je suis gênée de ses larmes, comme si c’étaient les larmes de mon père. Je ne sais pas pourquoi.
2006, souvenir d’un beau travail À Commercy, en Meuse, j’ai mené un atelier au lycée à partir d’entretiens filmés avec une ancienne résistante française,
déportée politique et revenue après la guerre. Transmission d’images et de récits, dans la pudeur deux générations se rencontrent : Renée Briard, 97 ans, et un groupe de
jeunes filles entre 15 et 18 ans. J’ai proposé à mon demi-frère Simon, cinéaste, de filmer ce travail d’atelier. Je ne sais pas pourquoi. Il fait de belles images, des filles,
de la ville, un beau montage. Mon père vient assister à la présentation.
Le lendemain, dans le train du retour vers Paris, mon père nous raconte des morceaux de guerre. La sienne, d’enfant, et celle de son père, l’ancien Luxembourgeois, résistant,
évadé. Simon note tout. C’est la première fois qu’il nous en parle. Je relis « Vaterland » en rentrant. Je décide de le monter, enfin. Je vois ce que je veux
faire, enfin. Simon et moi allons refaire le parcours allemand, toutes les villes traversées par Wenzel et Bloch et par la fiction de la guerre. Et d’autres encore, les villes
d’aujourd’hui, les villes de l’ex-RDA désertées par leurs habitants qui rejoignent les villes denses de l’Ouest.
2007, souvenirs récents J’ai écrit à Wenzel, un premier rendez-vous est pris, il oublie.
Je réécris, il répond, on ne s’est pas vus encore. Sarkozy est élu président, la France de droite est ivre de joie, elle croit dur comme fer à son désir d’action. Le sommet du
G8 a lieu à Rostock, les altermondialistes luttent avec les flics. Je vois ces images, je pense « voilà ce qui est venu remplacer la RDA ».
Je ne sais pas pourquoi je pense ça, j’ai l’impression de ne rien savoir. Ça m’énerve. Il faut que j’y aille. Je veux voir, sans savoir pourquoi.
2007, juillet Je rencontre enfin Jean-Paul Wenzel en Avignon. On parle longtemps, surtout lui. Il me raconte la suite, les retrouvailles avec le père et après.
Son enterrement, des tas de Wenzel présents et une femme qui pousse un cri en le voyant. Tellement il ressemble à son père, elle a cru que c’était lui.
Il ne peut parler que de ça. Je me sens toujours à distance de lui, je le regarde presque comme un personnage. Et comme Klutz, le Harry Wenzel de la fiction, il ressemble à un
acteur de cinéma.
2007, novembre Je rencontre Bernard Bloch. Le sentiment de l’inverse, immédiatement. Lui aussi parle beaucoup, longtemps. Mais lui parle du voyage, sa mémoire
est très précise sur les images et les sensations. La Mercedes noire. Les clopes, les bières, les saucisses, les filles. Ils avaient 32 et 34 ans. Un look d’époque, santiags,
cuirs noirs, cheveux longs et moustaches. Il dit avoir revu des images de lui à cette période, et en avoir eu peur. On était terrifiants, dit-il. Ils partageaient les chambres
d’hôtel, ils étaient punks, à leur manière. « On était dans une fraternité choisie, d’autant plus forte parce que choisie. »
Il dit que le père ressemblait au Wenzel d’aujourd’hui. Il raconte les retrouvailles à Heidelberg, l’attente très longue dans le café d’en face. Enfin, il arrive. Ils sortent du
café, traversent la rue et s’approchent de lui. Bernard parle « ich heisse Bernard Bloch, ich bin französisch une hier steht mein Freund, der Jean-Paul Wenzel heisst.
— Wie so ? Was haben sie gesagt ? répond le père. Bernard répète. Le père demande à voir ses papiers et prononce les fameuses paroles : si tu n’es pas Jean-Paul,
je te tue.
2008, souvenirs de voyage Avec Simon, nous parcourons l’Allemagne avec une caméra. Nous y sommes, nous aussi, dans la « fraternité choisie ».
Nous parlons beaucoup de ce qui nous lie l’un et l’autre à ce pays, à cette culture, à cette langue. On filme, en se laissant guider par le récit et par notre intuition. Par
notre histoire, aussi. On sait très vite quelles images composeront le spectacle, quels lieux seront impossibles à filmer, tant pis, nos mémoires garderont ce qu’il faut. On
s’amuse à chercher Wilhelm Klutz, le Harry Wenzel de la fiction, on se marre, tiens regarde c’est peut-être lui. À Francfort, dans un vieux café, un graffiti gravé sur un tronc
d’arbre : Ich war hier und blau — Willy. J’étais là, et j’étais bourré — Willy. Comme Wilhelm Klutz.
À Mannheim, devant l’usine John Deer. C’était là, le stalag de notre grand-père. L’usine a été rachetée depuis, mais c’était là. Pendant que Simon filme, je regarde longuement
l’entrée, la grande porte ouverte, j’essaie de faire apparaître les murs et les hommes de la guerre. Tous les deux, on se sent un peu bêtes, il pleut, il fait froid, mais on
pense la même chose : c’est bien qu’on soit là, ensemble. Un sentiment diffus de mission accomplie.
2009, octobre J’ai hâte d’entrer en répétitions, envie de travailler avec ces acteurs jeunes, insolents, magnifiques, et des retrouvailles avec Cécile, j’ai
envie de voir ça en vrai. Ça ? Le récit de « Vaterland » tel que je l’imagine maintenant, des images de jeunes gens au début des 80’s, le début du postpunk,
cheveux courts, costumes et cravates fines, ambiances grises, taches de rouge. J’ai pris de la distance avec le récit du réel, et avec mon histoire. J’ai vu ce que je voulais
voir, su ce que je voulais savoir et là où il y a des trous, des zones d’ombre, j’invente.
Je vais à « Vaterland » comme on va à un rendez-vous. Un rendez-vous donné de longue date, auquel je me rends, l’âme apaisée, l’esprit tranquille.
Cécile Backès