Cette idée me trottait dans la tête depuis quelques temps déjà: donner une carte blanche à un acteur, ou plutôt, dans le cas qui nous occupe, à une actrice.
Après une douzaine d’années de travail sur le plateau de Parenthèse, où se sont créés une dizaine de spectacles, cette évidence m’est apparue : inviter un artiste sur le
plateau afin qu’il puisse y développer un projet, qu’il y inscrive d’autres traces, qu’il y cherche d’autres couleurs, qu’il y profère d’autres mots. Nathalie Vannereau est la
complice de Parenthèse depuis les débuts, c’est pourquoi je lui ai confié cette tâche. Je me réjouis de la retrouver dans un monologue, exercice dans lequel elle excelle, tant sa
présence sur le plateau est dense, tant sa conviction de parole est forte. J’avais envie de la retrouver sur son terrain de prédilection : face à elle-même, face au monde,
seule dans les tourments de la langue, seule dans les gesticulations du corps, seule dans le silence de l’espace.
La naissance du projet est la rencontre, celle d’un auteur et d’une actrice, c’est dans ce temps intime, secret, qu’émane la langue ; les premiers mots s’écrivent, un
premier dessin s’esquisse. C’est dans cette démarche que s’est fabriqué Va-t’en, dans cette confrontation intime.
Jean-michel Coulon,
metteur en scène et directeur artistique du Théâtre Parenthèse
Rencontre
Patrick Da Silva
Depuis dix sept ans j’écris, j’ai essayé d’autres armes, celle-là porte à la plaie. C’est une vieille histoire, une histoire d’enfance bien sûr et d’avant pourquoi pas. Cette
évidence : le monde ne tient pas dans le monde, ça ne tient pas dans la peau, le monde et tout dans le monde, est plus grand que sa peau. Quelque chose se dérobe, se voile,
quelque chose ne se dit pas, ne s’écrit pas. Toujours un hiatus, toujours un reste, ces équations insolubles : les vivants et les morts, les hommes et les femmes, les humains
et les bêtes, les pauvres. Les lèvres s’aimantent et ne se soudent pas. L’ennemi se dérobe, camoufle, se joue et nous enseigne. Devant ce qui se dérobe, se refuse, se clôt, se
brise, devant ce qui chute et qui s’échappe, se tait : écrire. Ecrire avec ça. Qui ne s’écrit pas. Me tenir à l’aplomb de la faille, à l’affût. Et même si,
je le sais, mon ignorance et le mystère ne font que croître, j’aurais toujours du mystère dérobé quelques grains, j’aurais effleuré l’ennemi, senti quelque fois son souffle, je
lui aurais volé, de-ci de-là, un peu de sang à infuser dans la chair de ce monde.
Nathalie vannereau
Je n’ai pas parlé d’écriture théâtrale. Que ce ne soit pas ficelé, conçu, ajusté pour le théâtre, cela m’enthousiasmait plutôt. L’idée que le théâtre trouve sa singularité et
s’invente en cours de route, entre une matière en train de s’écrire et un acteur, cela me préoccupe. Entre. Dans le trajet. Dans le regard. L’idée d’aller vers le texte comme en
pays étranger définit une zone de suspens, de pièges, d’inconnu que je voulais explorer. J’ai posé une pierre sur la table, du granit rejeté par la mer. J’ai posé sur la table une
piéta haute de quinze centimètres environ, ramassée sur une plage du nord, près de Caen, femme en S, agenouillée, voilée. Dans la courbure des bras : l’enfant. Fascinée par
cette sculpture sans sculpteur, j’ai apporté le galet chez Patrick Da Silva comme un indice pour l’écriture à venir. J’ai dit à Patrick, on ne peut pas remonter, ni répondre,
c’est comme ça, on ne peut pas en parler, quand on le nomme, on le perd, c’est une source mais on ne peut pas y revenir, y boire. Le silence même est la force de ce lieu qui nous
aspire et nous rejette. Je voulais lui parler de ce point aveugle, du dénuement extrême devant cette chose, d’un fil à nu, de ce regard tourné vers une origine instable, fuyante,
toujours repoussée, de cette apparition de la langue et du monde transfiguré après elle. Que le « projet », l’histoire pressentie, l’écriture rêvée naissent de ce lieu avant
tout, d’un lieu qui nous est de toujours, d’une nuit antérieure, et j’ai parlé des grottes, du choc devant les bêtes peintes il y a 13000 ans. J’ai parlé de ça avec Patrick Da
Silva, de la beauté accrue par degré tandis qu’elle se dérobe, échappe, disparaît sous la calcite et il a compris quelque chose qui est de lui et qui ne se livre pas facilement.
De là Va-t’en est sorti…
Va-t’en contient l’attente, intime, essentielle. Va-t’en contient l’attente comme un objet silencieux, quotidien, posé sur la table, oublié, touché, cerné par la lumière de la lampe ou de l’aube, seule la lumière le sollicite, le dématérialise ou le densifie dans la brillance ou l’épaisseur du contre jour. Ainsi l’attente elle-même est quelque chose, en présence, non pas l’impatience, ses agitations, mais en amont quelque chose, une puissance inerte, immobile, proche du vide, proche du vertige. Oreille tendue vers ce qui n’advient pas, aux aguets. Possible en suspens qui place l’écoute à ce niveau tel de présent qu’il est comme consumé par ce trait d’invisible, glacé, ramassé, solidifié, décollé, étiré, projeté ou déréalisé, jusqu’à devenir matière, celle du monologue je crois, matière temporelle, espace de solitude… paysage de langue… un monde en soi…
Les échanges réguliers avec Patrick Da Silva et son texte en chantier pendant presque huit mois ont dégagé, précisément à cet endroit, l’empreinte de ce que je cherchais : sur le plateau il faudrait moi aussi être de cette matière, être cet objet silencieux, banal, pris dans sa pauvreté essentielle, sans « je » . Détail du tableau : il faudrait se tenir tout près du réel, dans cette zone de décalage infime qui fait sonner le quotidien, restitue sa couleur et l’effleurant, le touchant, l’effiloche, tire le fil de la trame jusqu’à son immatérielle densité, sa pâleur, sa transcendance. Réel à la fois inatteignable et envoûtant, qui happe, capture, absorbe et demeure toujours l’insondable, l’insaisissable, le lointain absolu…
Que la théâtralité s’échappe par cet interstice et se déploie dans le temps réel de la représentation comme l’ange s’engouffre en un songe et s’en va. Rien de spectaculaire en tout cas, mais un envahissement, violemment contenu dans les gestes, les silences, le cri, les objets, la table, l’espace, la lumière. Que le théâtre questionne cet espace vibrant entre les choses et les êtres, entre les êtres et l’horizon de la langue, entre silence et solitude.
Et il y a la musique de Tatiana Markhel, comédienne et chanteuse biélorusse avec qui j’ai travaillé sur un spectacle de Bruno Boussagol, la Diagonale de Tchernobyl. Il y a ce chant rapporté d’un voyage ancien, venu sourdre dans l’âpreté, l’austérité du texte de Patrick Da Silva.
« Mousikè - dit un vers d’Hésiode – verse des petites libations d’oubli sur le chagrin. Le chagrin est à l’âme dans laquelle se dépose les souvenirs ce que la lie est à l’amphore qui contient le vin. Tout ce que nous pouvons souhaiter, c’est qu’elle repose. » (Quignard)
Dans Va-t’en, le chant scande l’attente. Et s’il repose c’est que, récurrent, il pose sans cesse la question brûlante de l’acte final, repose la question du moment, place le secret, l’interdit, l’inquiétude, la haine, l’amour dans un mouvement cyclique qui ramène un état de violence à son point de départ et tient ainsi les brides, retient la machine en route et nourrit le suspens. Mais « tout ce que nous pouvons souhaiter c’est qu’elle repose. »
Tous ces éléments : rencontre, découverte, temps d’écriture, temps partagé avec l’auteur, l’équipe réunie, font partie d’une seule et même expérience, il s’agit pour moi de
travailler ces liens qui lentement d’un spectacle à l’autre peignent, poursuivent un « dessin ».
Comme un livre en appelle un autre qui lui-même appelant tel autre, trace un chemin, affine une pensée, de même j’envisage le travail avec les auteurs dans cet esprit de
recherche. Le Théâtre Parenthèse m’a toujours permis de poursuivre cette démarche.
N. Vannereau décembre 2006
Ce qui me touche c’est le rapport entretenu avec le silence, l’attente. Les objets dans l’espace de Va-t’en parlent entre eux et nous parlons leur langue. La teinte de la voix du personnage, la forme du bol, la courbure du geste, la porosité des espaces, l’inertie, l’incidence de la lumière, sont rabattus sur le même plan. Des bancs dressés, pierres levées, signes psychopompes cadrent l’improbabilité d’un lieu, d’un temps. Un espace vacant sépare le public de l’aire de jeu, ouvre sur une table de cuisine, puis sur un lieu de l’intime, une chambre qui donne sur un autre, celui du théâtre – retour à la note première – fugue. Il s’agit de laver à grande eau, de désinfecter l’histoire intime, concrétion enkystée dans la grande Histoire, mettre à nu la surface vitreuse de la mémoire. L’attention et l’écoute tuent ce qu’elles touchent, cernent le réel et le déforment, traversent la toile, font naître une autre surface qui se sépare de la première, s’en délite en feuillet, se reforme en paysage, peinture. Créer du temps avec l’espace, le creuser, s’attacher au détail comme dans une miniature hollandaise – Vermeer, Hammershoï, Morandi me viennent en tête. Ciseler le vide dans lequel évolue le sujet.
Gilone Brun, décembre 2006