notes d'intentions de Mathieur Bertholet (texte)
juin 2006
Il n'y a plus de héros aujourd'hui.
Il n'y a plus de héros [1] aujourd'hui?
Ont-ils disparu? Ne les voit-on plus? Ne veut-on plus les voir? Notre société les rend-elle impossibles? Les étouffe-t-elle? Les cache-t-elle? Les mange-t-elle?
Un héros, c'est autre chose qu'une Neuchâteloise dans une émission française, qu'un Bâlois sur un court parisien.
Un héros s'élève contre les dieux, contre la destinée, contre le chemin qu'on lui a dessiné.
Il s'élève. Il dépasse. Il casse.
Ce texte n'est pas un texte normal. Il n'est pas fini. On ne le pose pas sur la table pour que des acteurs le portent sur le plateau. Il lance des pistes que les acteurs prennent, abandonnent pour essayer d'autres chemins, trouver des morceaux de leurs héros personnels. Et l'auteur les regarde faire. Et l'auteur repartira à son bureau, sa bibliothèque, ses recherches, sa méridienne, ses cigarettes, … pour remettre le métier sur l'ouvrage.
Fort de deux de ces allers-retours, ce texte est encore une ébauche. Il esquisse le résultat de plusieurs mois de recherches: des bribes de discours, des élans de personnages,
des résidus de lecture, des tentatives de dialogue, seul. Une première version sera posée à la fin du mois de juin en vue d'une prochaine session de trois jours de répétitions /
improvisations / discussions / disputes. Les six acteurs, tous des hommes, passeront une dernière fois avec leur bouche sur le texte; la metteure en scène, le vidéaste, le
scénographe, le dramaturge plongeront encore une fois leurs mains dans les entrailles du texte, le laissant détruit une dernière fois entre les mains de l'auteur qui aura encore
deux mois pour rendre un texte définitif avant le début des répétitions.
Ce texte n'est pour le moment qu'un état des lieux: des pistes, de la documentation, des notes de lecture qui cherchent encore leur chemin vers la voix des acteurs.
Mais il y a déjà quelques points d'arrimages, des décisions prises, des évidences incontournables. il y a assurément: six acteurs mâles; des terroristes islamistes; un forcené dans une ville romande; un questionnement sur le héros tragique, sur sa disparition, sur le vide idéologique surplomblant les plateaux de théâtre aujourd'hui; un refus du nombrilisme, de "l'art pour l'art", du postmoderne de supermarché; une tentative de retour au supérieur, au suprême, une question: Est-ce l'individu qui a tué le héros?
L'individualisme occidental a tué le héros; il est une cause des conflits avec les autres cultures.
Six voix, six bandes, comme les lignes sur un rouleau de papier de sismographe, perturbées par les interférences de la voix de l'auteur.
Le héros est-il un individu?
Un texte de théâtre écrit par un auteur, avec des acteurs. Des individualités qui se rencontrent sur un plateau, pour chercher le héros, pour mettre quelque choses au-dessus du plateau.
Utzgur!
propositions à partir de l’héroïsme
Anna van Brée, septembre 2006
Avec Utzgur!, la question n'est pas de savoir ce qu'est un héros aujourd'hui. La thématique "héros" met surtout en relief un phénomène lié à l'écriture d'un spectacle théâtral. En effet, par le passé, tout spectacle prenait plus ou moins place dans un cadre tangible, politique, religieux, éthique, cadre dont l'actuelle disparition révèle un flottement généralisé. Etat gazeux des idéologies.
La question est donc plutôt de trouver comment créer un tel cadre, comment ouvrir un champ poétique, théâtral dans lequel le héros puisse prendre la parole, et dans lequel l’homme de théâtre puisse retrouver ou construire un espace de communication universel qui force à se positionner. Pour cela, il faut nécessairement tout remettre en jeu: rapport au texte, rapport au public, rapport à la scène et à notre temps.
Le multidisciplinaire (ici notamment théâtre et cinéma) n’est qu’une conséquence logique de tout cela, une prise en compte de ce qui peut nous donner accès au réel. L'image, le son, le corps, le mot sont autant de matières indépendantes, produisant un langage propre qui nous confronte à nous-mêmes et au monde.
le projet
Anna van Brée et Thibault Genton, octobre 2006
Les premières lignes concernant le projet Utzgur! ont été tracées en automne 2004. Elles s’ancraient dans l’idée que les notions de héros et d’héroïsme avaient disparu aujourd’hui. Le héros, celui qu’on trouve dans les textes de la Grèce antique et mutatis mutandis jusqu’au romantisme allemand, n’a aujourd’hui aucun représentant véritable, que ce soit en cinéma, en littérature ou sur scène. Cette absence de héros ne serait ni le fait d’un simple changement de goût ou de déplacement d’intérêt, mais relèverait bien plutôt d’une évolution des mentalités et de notre société.
Absence du héros révélatrice d’une époque que le théâtre devrait peut-être réfléchir. Peut-être même plutôt disparition d’un cadre, d’un contexte ou d’une structure qui permettaient autrefois à quelque chose comme un héros d’apparaître. Absence de transcendance, absence de verticalité = absence de matrice à héroïsme, absence de héros au théâtre. Ces réflexions sont évidemment discutables, elles demanderaient à être explicitées et étayées plus qu’ici si on voulait vraiment en vérifier la portée et la cohérence. Toutefois, cette thématique, même exposée rapidement, s’inscrit à la fois dans un débat sur le monde et notre société, à la fois sur le théâtre et ses formes. En ce sens, elle constitue une matière idéale à porter sur un plateau. Nous avons donc lu ou relu Homère, Eschyle, Kleist, Corneille, Marlowe, Büchner ou encore Peter Sloterdijk, Gilles Lipovetsky et quelques autres. Très vite, nous nous sommes rendus compte qu’un montage de textes ne fonctionnerait pas, qu’il ne conviendrait pas ou que nous n’y arriverions simplement pas. Nous avons alors contacté Mathieu Bertholet pour qu’il nous écrive un texte, en lui laissant carte blanche ou presque. Nous lui avons parlé de notre thématique, de nos lectures et de là l’avons laissé faire. Il nous a amené à son tour une batterie de textes (Les Perses d’Eschyle, la Naissance de la Tragédie de Nietzsche, Le Choc des civilisations de Samuel L. Huntington, Les Juifs et Nathan le Sage de Lessing. Quelques réunions et quelques mois plus tard, Mathieu nous fournissait quatre premières pages et une ligne directrice. Son texte parlera d’écriture, de terroristes, de forcenés, du rapport entre Occident et Moyen-Orient et de héros tragiques grecs.
A partir d’une thématique que nous avions mise en commun, Mathieu amena son point de vue et son univers propre. Il proposa une matière épaisse, riche, belle, agaçante, pertinente ou pédante que nous pouvions défendre et/ou contre-attaquer sur le plateau. Ces premières pages de texte ont fait naître un autre projet.
En mars 2006, nous commencions à travailler sur Utzgur! avec Frédéric Lombard, vidéaste de la compagnie depuis le précédent spectacle. En lisant le premier jet de Mathieu, Frédéric nous a lancé : « moi, je fais un court-métrage ». Non pas un travail vidéo sur scène, mais un film indépendant de la pièce et du plateau, permettant de varier l’angle d’attaque, la thématique, d’officier à plusieurs voix. A six mois du début des répétitions, l’idée était risquée ; on s’est donc lancé dans cette nouvelle histoire sans hésiter. Deux éléments surtout nous ont guidés dans la construction du scénario : une phrase de Kafka citée une fois par Marianne Van Kerckhoven , dramaturge flamande, (que l’on retrouve en incrustation au début du film) et le mythe de Prométhée que l’on a cherché à inverser.
Début juillet 2006, nous avons passé 10 jours en huis clos avec les comédiens pour insuffler un peu d’héroïsme dans les Alpes vaudoises et sur pellicule.
Mi-août 2006, nous nous retrouvions devant un premier montage de Tout est vert et devant un texte Heroes que Mathieu était sur le point de finaliser. Il nous
reste un mois pour donner une forme finale au projet Utzgur!.
[1] Nous parlons ici du héros tragique, du héros de la tragédie grecque. Mais peut-être faudrait-il avant tout décrire ce qu'est un héros. Selon Jan Kott, dans Manger les dieux, le héros se définit par : un idéal de générosité guerrière, des règles d'honneur sévères, une insistance sur le timé –respect du monde-, combiné à l'ascétisme et à la beauté physique de l'athlète et à la limitation bien trop fréquente de ses capacités intellectuelles.