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Entretien

Entretien avec Sylvain Cypel

Je n’ai pas écrit sur le génocide rwandais pour « transmettre » une mémoire ou rendre service aux victimes par compassion. Je ne me perçois pas comme un « passeur ». J’ai fait ces livres parce que j’en ai ressenti, moi, le besoin. a peut paraître dérangeant, mais c’est la vérité.

Le Rwanda m’obsède : il faut que j’y aille. Je retourne toujours au même endroit, à Nyamata. L’histoire continue : des génocideurs emprisonnés sortent de prison, réintègrent leurs parcelles ; certains sont même voisins des rescapés. C’est fascinant et terrible, et moi, je suis dedans . Sans grands mots, j’aime ça ; actuellement, je ne peux pas m’en passer. Après le récit des victimes, je ne voyais pas l’utilité de faire celui des bourreaux. J’y allais et, peu à peu, le livre a émergé. Maintenant c’est pareil, j’y retourne sans projet précis. Le génocide rwandais, comme le génocide juif, est une histoire qui durera très longtemps.

Je ne crois pas que mes livres puissent empêcher demain un autre génocide. Pas plus qu’ils permettent de mieux le comprendre, puisque je ne comprends toujours pas, et vous non plus. On ne comprend pas l’extermination.

Une seule question se pose réellement : comment des gens ordinaires deviennent des tueurs quotidiens ? Il n’y a pas de réponse à ce basculement. Tout ce qu’on peut faire, c’est emmener le lecteur dans un voyage au cœur du génocide. En partant d’un lieu précis, les marais de Nyamata avec les collines et les villages alentour, on approche cette idée d’extermination préméditée.. On entre dans la monstruosité. Au lecteur de savoir comment il en sort.

(Extraits du Monde 2, 21-22 mars 2004. Entretien avec Sylvain Cypel, et de Convergence, mensuel du Secours populaire français, avril 2004)