J'ai vu au journal télévisé un jeune homme qui a tué six personnes à coups de fusil. Il met fin à sa vie et laisse un mot disant que demain il sera célèbre.
Insensé. Devenir célèbre. Passer à la télévision. Devenir virtuel, disparaître.
Insensé, parce que ce qui disparaît, c'est la dimension symbolique de la parole, de l'échange, et donc la possibilité même de l'avènement du sens.
Baudrillard dit dans son Cool memories que la violence terroriste est l'ultime réponse possible à la disparition de l'échange symbolique.
Je voudrais parler de cette nouvelle violence (à l'ère de la «communication» en apparence nonviolente) qui est en réalité un leurre généralisé, apogée de nos sociétés du
leurre.
Faire un spectacle de mots, de sons, de couleurs, de danses ; un cabaret dérisoire, une revue de haute voltige, avec fumée, roue de la fortune, lever de rideau sur le
rien, endroit précaire de notre humanité, ce qui nous échoit en partage.Me reviens en tête la lumineuse phrase de René Char : «Enfin, si tu détruis, que ce soit avec
des outils nuptiaux»
Le désastre, cela se fête.
Aborder la thématique du vide de la «communication. La perte de la parole, dans une apparence de profusion de communication, est notre catastrophe.
Ce que je propose, c'est une manière d'habiter cette catastrophe, la nôtre ; nous ne nous sommes jamais aussi peu parlé. Elle engendre une nouvelle solitude où le lien
se transforme en contact : «être connecté. Parlons moins, restons connectés» slogan publicitaire d'une entreprise d'informatique…Voilà ce qui disparaît en lieu et place de
la parole, dans la «communication»…
A travers les textes de Jean-Charles Masséra et de Philippe Minyana, mon intention est de faire entendre un mélange jusqu'à l'absurde de «discours», administratifs,
économiques, médiatiques, langue formatée qui nous submerge, rhétorique envahissante.
Le premier texte du spectacle, de Jean-Charles Masséra, est visiblement un faux dialogue : une femme pose naïvement des questions au responsable des ressources humaines de
l'entreprise qui a licencié son mari. Celui-ci répond par un discours très étoffé qui justifie tout et son contraire dans un délire économico-social qui semble naturel aux deux
protagonistes.
Le texte suivant est de Philippe Minyana, le gérant d'une entreprise d'emballage y expose les tenants et aboutissants de son métier et les innovations qu'il suggère d’y apporter. Une toux envahissante cadence son propos d'un effet comique délirant.
Le texte d'Olivier Cadiot est central, c'est autour de lui que s’articule le spectacle.
Un homme court (il s'agit de Robinson, serveur dans une maison bourgeoise), il décrit sa course, ses mécanismes. Elle se métamorphose en une sorte d'odyssée, une «plongée»
onirique à l'intérieur et en même temps à l'extérieur même de son corps.
Il vole, est «traversé» par des voix, devient tour à tour enfant, animal. Il est libre. La parole, syncopée, musicale, est ici dans un état d'«enfance ».
Le texte d'Olivier Cadiot a une dimension épique, c'est une parole poétique. Chez CADIOT, le passé ne précède pas le présent, il lui est absolument contemporain…«Je me souviens
de tout…» dit Robinson en courant, y compris ce qui est à venir donc.
Isabelle Luccioni