« Une femme se retrouve dans une situation qu’elle connaît pour l’avoir déjà vue dans des films et essaie d’y être authentique ». Ainsi commence Tout. En
une nuit, la première pièce du dramaturge et metteur en scène allemand Falk Richter. Dans son travail, ce jeune artiste associé au Schauspielhaus de Zürich et à la
Schaubühne de Berlin traite souvent des questions de l’emprise des stéréotypes et des références, de l’authenticité des sentiments. Ce monologue n’échappe pas à la
règle ; il évoque la solitude d’une femme abandonnée par son amant qui se projette dans des situations jouées. A partir de ce seul état, l’auteur crée une fantaisie sur
les images auxquelles on se sent obligé de se conformer, thématique que l’on retrouvera plus tard dans d’autres de ses pièces, comme Dieu est un DJ ou
PEACE. Certaines références sont évidentes et assumées jusqu’à la citation comme le Lynch de Sailor et
Lula ; l’influence de Crash de Cronenberg est sous-jacente, comme dans Nothing hurts.
L’écriture cinématographique pose d’importants défis à la mise en scène : il s’agira de trouver un langage théâtral permettant la même liberté que la grammaire de l’écran. On
travaillera notamment sur le cut, le fondu ou l’ellipse adaptés à la scène. L’allusion cinématographique se traduira par des ambiances plus que par des imitations. Au cours des
trois mouvements du texte, le parcours du personnage et le type de jeu correspondront à ces évolutions: la première partie, située dans la chambre d’hôtel, traduira une ambiance
de film noir ; le deuxième tableau, qui a lieu dans un taxi, relèvera plutôt des films d’Almodovar, et de leur mélange de mélo et de kitsch. Enfin, dans le dernier
mouvement, intitulé « grisaille matinale », c’est une ambiance de cohérence onirique à la David Lynch qu’on veut rechercher dans le jeu et les différents éléments, lumière,
espace, son. Comme dans le travail que nous avions effectué autour de Dieu est un DJ, je souhaiterais explorer plusieurs personnages, différents types
de jeu, basculant sans cesse de l’un à l’autre, diverses situations qui s’entrelacent et créent une distanciation humoristique. La spécificité du medium théâtral permet par
ailleurs des correspondances, des échanges. Je souhaite que les différents acteurs du projet (scénographie, jeu de comédien, univers sonore, lumières) s’entrecroisent et
interagissent. La notion de correspondance est ici centrale : les différentes disciplines travailleront parallèlement, mais avec un univers et une sémiotique propre. Autour
d’une même partition devraient se développer des moments de connivence et de discordance entre les instruments, autour de différents motifs. Par exemple, l’idée de réseau, de
filet est récurrente dans le texte. En allemand, c’est le même mot (Netz) qui recouvre l’idée de communications téléphoniques, de réseau internet et de filet de pêche. Cette
notion importante, intraduisible dans le texte, transparaîtra dans le jeu et les autres langages scéniques. Nous souhaitons utiliser plusieurs types de leitmotivs, ceux présents
dans l’écriture de Falk Richter (le feu ; la première rencontre ; le déchiffrage ; les vidéos, les films ; la main sur le
front ; la mer de flammes qui devient mer de glace puis mer urbaine) et d’autres, issus de notre interprétation du texte. Il s’agira ainsi de créer des images décalées,
indépendantes et reliées, pour incarner la « fiction de cohérence » évoquée par l’auteur.
Anne Monfort