Ame et corps
Cécité et ingérence
Depuis la fin du 18ème siècle, la punition corporelle, le supplice et l’atteinte à l’intégrité du détenu délinquant ont officiellement disparu des prisons occidentales. Si ce
n’est plus au corps que s’adresse la pénalité sous ses formes les plus sévères, sur quoi établit-elle ses prises ? Désormais c’est à l’âme du « criminel » que s’adresse
le châtiment, c’est-à-dire à son cœur, à sa pensée, à sa volonté.
Marius est un de ces « criminels » que l’on a privé de liberté, corps assujetti à un autre corps : le corps carcéral. Mais cet assujettissement a deux
singularités : il s’agit d’un enfant, et son histoire se déroule en Roumanie, pays qui peine à sortir de 70 ans de régime totalitaire.
Nous partons d’une histoire vraie : l’incendie d’une cellule dans le centre de détention pour mineurs de Craiova, la mort d’un détenu.
Nous inventons une fiction : 11 décembre 2005, la cellule 23 prend feu dans la prison de Targova, quelque part en Europe. Un enfant de 15 ans meurt.
Ses deux compagnons de cellule s’en sortent blessés et traumatisés. Une enquête difficile voire impossible commence. Car les murs d’une prison roumaine sont épais et qui plus est
lorsqu’il s’agit d’un établissement pour mineurs. Le silence y choisit toujours son camp : celui du plus fort et celui de la peur. Mais ces morts interpellent.
À l’occasion d’un rapport général sur les conditions d’incarcération en Europe, Marie, une chargée de mission est dépêchée sur place par la Commission Européenne des
Droits de l’Homme peu de temps après. En face d’elle, un directeur de prison aux utopies érodées, que les certitudes de jeunesse de Marie vont faire vaciller.
Cette histoire qui se voudrait fable, mais qui est sans cesse rattrapée par le réel, est aussi une histoire de fantômes : fantômes d’enfants qui errent encore entre ces murs et qui témoignent, fantômes d’une conscience qui souffle le doute.
La confrontation des points de vue ouvre sur plusieurs constats. D’abord que la mort d’un système n’est pas encore la fin des mœurs totalitaires (A. Michnic), ensuite que la question de la punition est inextricablement liée à celle de la culpabilité. Culpabilité des enfants criminels, certes (existe-t-il une punition qui leur soit adaptée ?) mais l’incendie de la cellule 23 pointe aussi du doigt les vices du système carcéral tout entier, et, par lui, les mécanismes judiciaires d’un pays où la répression et la Justice ne semblent pas avoir tremblé après la chute du Mur. Enfin, la question — ou le sentiment ? Mais n’est-ce qu’un sentiment ? — de la culpabilité est aussi à poser du côté de l’Europe occidentale et des organes internationaux, qui, par leurs fonctions et leurs positions sans cesse ambiguës, naviguent en eaux troubles, en contrebandiers, aux frontières de la cécité et de l’ingérence.
Frédéric Cherboeuf et Sophie Lecarpentier
Une fiction Trois réclusions, trois solitudes, trois batailles
2005. Thomas et Marius sont deux mineurs incarcérés dans la prison de Targova, en Roumanie. Inséparables depuis des mois, ils ont inventé un nouveau langage, fait de signes et de codes, qu’eux seuls sont capables de déchiffrer. Thomas va avoir 18 ans et l’administration pénitentiaire ne tolère pas, au sein du même quartier, la coexistence de mineurs et de majeurs. Thomas est donc transféré. Ce que ne supporte pas Marius, qui, depuis le départ de son camarade, ne cesse de réclamer au directeur de la prison le retour de son ami. Mais celui-ci est inflexible. Malgré ses convictions progressistes et son humanité, il ne peut satisfaire aux prières de plus en plus pressantes de Marius. C’est le règlement.
Marius est un garçon décidé et fier. Il ne cède jamais au désespoir et, calmement, répète au directeur : « Rendez-moi Thomas.» Mais l’homme a d’autres soucis. Marius va même jusqu’à lui poser un ultimatum : « Je vous donne un mois ».
Un mois plus tard, accident, hasard ou acte désespéré, la cellule 23 dans laquelle dorment trois enfants, est la proie d’un incendie violent dans lequel Marius trouve la mort. Ses deux compagnons s’en sortent. Blessés, muets, et traumatisés. C’est quelques semaines plus tard que notre histoire commence. Sans lien avec ce qui précède, une déléguée de la commission européenne des droits de l’homme (CEDH) est envoyée sur place dans le cadre d’un rapport général sur l’état des conditions d’incarcération en Europe. Elle vient de Marseille. Elle est à présent à Targova. Elle s’appelle Marie.
Trois personnages donc : Marie, le fantôme de Marius et le directeur de la prison ; trois formes de réclusions, trois solitudes, trois destins qui tenteront de se comprendre malgré les murs, malgré la mort.
Note d'intention sur la mise en scène
Du concret à l’onirisme
TOO MUCH FIGHT (derrière les murs) est né du désir de donner à penser et à ressentir la question de l'enfermement, de la solitude, du droit à la
parole. Le texte, issu d'une expérience réelle de résidence au sein de divers établissements pénitentiaires, souhaite déplacer, enrichir et multiplier le regard que l'on
peut porter sur la détention. En effet, si l'on retrouve les figures d'autorités du directeur et de la chargée de mission, mises en regard avec un fantôme d'enfant, si cette trame
permet une intrusion dans le concret de l'univers carcéral, ce n'est pourtant qu'une partie du projet. En effet, en face de ces scènes concrètes, réelles, nous tenterons
une recherche sur l'onirisme et le féerique, représentatif de l’imaginaire de l’enfance, cette substance inaliénable. D'où la présence dans l'écriture d'un être
évanescent permettant les envolées (au sens propre et figuré). Nous avons imaginé ainsi ce spectacle partant du documentaire et s’autorisant la fiction, saynètes éclatées qui
convergent vers une dramaturgie cohérente, dans lequel les bruits de la prison deviennent musiques, dans lequel la violence des bagarres s’apparente à une danse des corps …
La scénographie lumineuse et sonore s'articule autour de trois pôles :
- l'espace de l'administration pénitentiaire, aseptisé, sans ombres, ni couleurs ; il est le domaine du métal et de l'écho.
- l'espace de Marie, chambre d'hôtel et boîte de nuit, espace de la modernité, éclairé par des lumières brutales et mouvantes (Télévision, téléphone portable, ordinateur, boule à
facettes) ; il est le lieu du confiné, de l'assourdi, du mat.
- l'espace de Marius, le fantôme, suspendu, en apesanteur ; univers de lumières rasantes, de sons chuchotés, de frôlements… Il appartient à la magie et au rêve enfoui.
Est-ce utile ?
Notre travail s'autorisera donc deux temps : une phase expérimentale au théâtre des Provinces (Scène nationale de Blois), intervention d'un magicien,
recherche sur la notion de réflexion : lumineuse, sonore, intellectuelle... Puis une phase plus classique de répétition, et création qui gardera les traces
de nos choix artistiques au Théâtre de l'Ephéméride (Val-de-Reuil) et à La Chapelle Saint-Louis (Rouen). Les trois protagonistes du spectacle ne quitteront pas le
plateau, solidaires d'un chemin à parcourir ensemble, alternativement marionnettistes et acteurs de cette histoire à raconter, nous faisant en direct évoluer
presque cinématographiquement, comme dans des fondus enchaînés, d'un univers à l'autre dans notre décor dépouillé.
2005 - Sophie Lecarpentier accompagne Christian Benedetti en Roumanie. A cette occasion, elle mène des ateliers d’écriture dans les prisons de Craiova et Targu Ocna, accompagnée de Anamaria Marinca, comédienne roumaine, permanente du théâtre Bulandra de Bucarest.
Profitant des traces (films et écrits) recueillies dans les prisons de Craiova et Targu Ocna, et répondant au besoin de partager cette réalité souvent oubliée de la détention des mineurs et de questionner les conditions de cette détention en France, La compagnie Eulalie décide d’organiser des soirées évènements. Sur la saison 2005 – 2006, cinq conférences théâtrales (médiathèque d’Ivry, en partenariat avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry et le Théâtre Studio d’Alfortville, Théâtre des Bains Douches du Havre, Chapelle Saint-Louis de Rouen, l’Athénée Théâtre Louis Jouvet à Paris…) tentent de sensibiliser l’opinion publique aux problèmes de l’incarcération des mineurs, mêlant des artistes français, intervenants en prison ou sensibilisés au sujet, et des associations ou personnalités attentives à l’évolution des juridictions européennes attachées au droit des mineurs et à leur conséquences directes, avocats ou directeurs de prison…
2006 - Sophie Lecarpentier décide de poursuivre son questionnement en menant à bien des ateliers d’écriture et de pratique théâtrale dans des prisons et centres de réinsertion pour mineurs en France (voir page 12). Pagination à vérifier Ces ateliers permettront de recueillir des témoignages bruts sur les conditions d’incarcération et seront accompagnés de présentations d’étapes de travail dans les théâtres partenaires du spectacle.
Frédéric Cherboeuf, collaborateur artistique de la compagnie Eulalie depuis sa création, se plonge dans les carnets de bord de Sophie L. et ensemble ils décident de tenter de mettre en fiction les questions, les révoltes et les rêves provoqués par ce voyage initiatique : leurs mots et leurs regards croisés. La subjectivité gorgée de sensible de l’une et le regard chirurgical et poétique de l’autre donnent naissance à Too much fight, une pièce, un documentaire féerique.