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Entretien Nathael Moreau – Yannick Jaulin

Nous nous retrouvons, Yannick, pour parler de votre dernier spectacle : Terrien. Comment est né cet opus ?

Il est né de la suite de J’ai pas fermé l’oeil et de Menteur, où j’avais commencé à travailler sur des chroniques de vie. J’ai voulu faire une autofiction. Terrien est une autofiction. Ça parle de moi, de mon enfance et du chemin qui est parcouru jusqu’à un aveuglement, ou plutôt jusqu’à une révélation. La révélation qui suit l’aveuglement.
C’était pour moi, mon arrivée dans la secte, le Temple Solaire, et comment j’ai réussi malgré tout à m’en sortir. Je ne m’en suis d’ailleurs pas sorti de manière catastrophique, même si je le raconte de manière beaucoup plus dramatique dans le spectacle. Je suis en effet un terrien, un terrien au sens de quelqu’un qui est sorti de la terre. Je suis sorti d’un milieu où, en tant que fils de paysan, la terre, la propriété et ce monde que je croyais définitivement être le mien vers l’âge de seize ou dix-sept ans, quand j’étais ado, quand j’étais militant, s’est évaporé tout d’un coup, a disparu.
À ce moment-là le fait de ne pas avoir une certitude intérieure, de ne pas avoir assez d’estime de soi, pouvait me conduire soit dans un parti politique, soit vers un endroit où les gens auraient les réponses pour moi.
Je crois que c’est une histoire vraiment universelle cette idée de s’en remettre à des gens qui sont supposés savoir, lorsque l’on n’est pas capable de régler sa vie par soi-même.
Nous sommes là-dedans, dans un monde où l’on sous-traite sa vie de plus en plus, de la naissance à la mort, en passant par toutes les étapes de la vie J’ai voulu alors interroger le fil de cette existence-là, pour voir, dans les trous noirs de cette enfance, dans les choses non résolues, les choses non finies de la construction de l’individu, comment cela pouvait expliquer cette perte, cet aveuglement, plutôt cet égarement qui m’amène à cet aveuglement.
Ce qui m’a alors intéressé c’est de parler du territoire, du territoire intérieur comme du territoire extérieur et je me suis interrogé aussi sur le territoire de manière plus large, le rapport au monde, à la volonté que nous avons, nous habitants de la Terre, de nous accaparer le monde. Et cela m’a permis de toucher au mythe, à la mythologie, particulièrement celle de Caïn et Abel. Caïn le sédentaire tue Abel le nomade. Je me dis que c’est à l’intérieur de nous, l’angoissé qui tue le débonnaire, celui qui a peur de manquer qui tue celui qui saurait vivre de pas grand-chose.

Tout au long du spectacle, vous revenez sur cette idée de territoire intérieur. Cela commence dans l’enfance avec l’apparition de Bobby. Un quasi-dédoublement de personnalité pour rendre le quotidien plus acceptable. Fiction ? Réalité ?

À la fin du spectacle, de nombreux spectateurs viennent me demander « qui est Bobby ? » et je ne veux pas leur répondre parce que chacun peut le voir à son niveau. Pour les uns, ce sera un personnage de fiction, pour d’autres ce personnage que nombre d’enfants peuvent s’inventer. Les Bobby naissent quand est rendue vitale la nécessité de se fabriquer d’autres parents ou un ami qui fasse les choses que l’on ne sait pas faire. Pour d’autres encore, Bobby est cet être intérieur que l’on porte en soi, cet enfant éternel et libre que l’on garde à l’intérieur de soi-même, quand la vie est devenue beaucoup plus banale.
Moi, je préfère me dire qu’il y a quelque part la nécessité d’être en contact avec ce qu’on a de plus profond, de plus puissant en soi. Le jour où l’on perd ce contact avec soimême, on se perd vraiment. Et je crois malheureusement que notre société est un monde où développer ce lien avec soi-même n’est pas une priorité.

C’est intéressant parce que Bobby se manifeste vraiment pour vous venir en aide. Il est le seul moyen de préserver votre intégrité.

Oui, dès le début c’est le seul qui va m’aider à ne pas être dans l’échec. Tout de suite il m’aide, il m’aide à faire, il fait ce que je ne sais pas faire.
Il est plus fort que moi. C’est aussi ce que j’ai appris des contes. Les contes sont un voyage intérieur qui aide à grandir, à faire l’impensable, l’infaisable. Terrienest peutêtre le seul vrai conte que j’ai raconté de ma vie. Ce spectacle est construit comme un conte, c’est un voyage à l’intérieur de soi, et les contes ne parlent que de cela, que des forces en présence à l’intérieur de soi et ce que le conte m’a appris c’est qu’il y avait des gens pour nous aider à l’intérieur de nous. La plupart des gens n’entendent pas cela dans les contes.
Je suis toujours dans cette recherche de formes pour redonner la sensation de la puissance qui se dégage du langage des contes. C’est un langage théâtral que trop peu d’auteurs de théâtre utilisent. Qui se sert de cette puissance orale des contes, de cette puissance métaphysique, de cette puissance mythologique ?

Faire appel à un héros intérieur est aussi une excellente stratégie de survie et d’adaptation. Vous témoignez de cette capacité de vie, vous le fils de paysan devenu artiste.

S’il y a une chose dont je suis bien persuadé, c’est de cela, cette force que nous avons en nous. Mais il y a aussi cette manière que nous avons de nous battre avec nos démons. À l’intérieur de soi, il y a des personnages qui font plutôt pacte avec les parties les plus sombres et puis d’autres que l’on met de côté. Le voyage à l’intérieur de soi est fait de tout ce que l’on trouve dans les contes. Il est peuplé de ces ennemis délirants, de trolls, d’ogres, de géants cyclopes, de ces dragons et autres chimères qui s’effacent dès qu’on n’y croit plus.
Terrienn’est que cela. C’est un voyage initiatique avec une grande épreuve à la fin. Un homme vient sur le devant de scène ; il ne dit pas qu’il a réglé ses problèmes, qu’il est arrivé au bout de son chemin ; il dit juste qu’il est revenu d’un oubli de soi et qu’il continue à marcher.
Je n’ai jamais été aussi conteur que dans ce spectacle, dans ma manière d’être avec les gens, le public. Je suis touché de ma manière de m’adresser vraiment aux gens, de parler aux gens, aux vrais gens assis dans la salle, et en même temps c’est le spectacle le plus théâtral que je n’ai jamais fait.
Si je commence dans le public au début, c’est pour bien leur dire que c’est moi aujourd’hui qui suis là en face d’eux, que je m’appelle Yannick Jaulin. Je leur dis : « je viens vous raconter des histoires, je suis parmi vous aujourd’hui et voilà ce qui m’est arrivé et je vais vous le raconter ».
Et en même temps c’est mon spectacle le plus élaboré théâtralement. J’ai beaucoup appris sur ma gestuelle, mon rapport à l’espace scénique en traversant une année de théâtre en tant que comédien avec Wajdi Mouawad, dans sa dernière création Forêts. Cela m’a libéré sur un certain nombre de contraintes et mes personnages sont plus tranquilles qu’avant, je pense qu’ils sont plus ancrés.

Vous utilisez des langages artistiques qui sortent du simple usage de la présence et de la voix qui sont les outils du conteur. Pouvez-vous parler de vos choix artistiques de langages, et d’écriture ?

C’est un travail comme sur des bandes de billards où des boules ont l’air d’être tirées à l’inverse de l’intention première, mais elles reviennent cogner un peu plus tard ailleurs. Au niveau formel, c’est un peu pareil, c’est-à-dire qu’il y a plusieurs langages qui se téléscopent. D’abord, l’utilisation de la vidéo. Je trouve qu’elle est importante parce que c’est un vrai défi pour le conteur qui est celui qui donne à voir avec des mots. Et là, je voulais être le maître du jeu, sauf dans les moments où je le subis.
C’est-à-dire que je suis celui qui fabrique les histoires aujourd’hui. J’ai décidé de les faire, donc je fais celles où je manipule les gens, jusqu’à mon grand discours. Et il y a celles que je subis comme ce qui se rapporte au sujet du « Temple Solaire ». C’est une manière de raconter quelque chose.
Après, il y a un dispositif scénique, théâtral qui est cette espèce de bac à sable. C’est le territoire de jeu et le territoire du « je ». Le jeu m’a beaucoup intéressé, passionné, je trouve que l’espace du jeu est un endroit de la résistance, où l’on peut échapper au monde, au temps du monde, en tout cas. Et enfin je crois que j’ai une utilisation du corps que je n’avais jamais eue avant, un langage gestuel.

Il y a une direction d’acteur ?

Oui, oui, oui, une direction d’acteur très forte avec Frédéric Faye.

Dans les années 1970-80, parler les langues régionales était d’actualité. Aujourd’hui pour la plupart des jeunes de 20 ans, les langues régionales n’existent pas, il n’y a plus de revendications sur le sujet à part quelques Bretons, quelques Basques.

Quelques Corses aussi, mais avec des difficultés, parce qu’il y a une déculturation vraiment terrifiante.
Il y a quelques années, j’entendais Ben Zimet qui parlait, avec cette espèce de tristesse profonde, du yiddish. Il disait :« je dis une langue que plus personne ne comprend pour des gens qui n’existent plus » et cela me terrifiait. Et je me dis que je vais peut-être finir comme cela moi aussi. Dernier représentant d’un monde disparu, mais en même temps je vois bien que ça touche les gens très profondément, même les jeunes qui viennent. Je sens bien que ça touche quelque chose parce que ça rend compte de la diversité du monde. C’est de toute façon à chaque fois des produits de l’esprit, c’est une manière de raconter le monde, de décrire le monde et chaque fois cette petite musique du monde force à penser différemment, à se penser différemment. Je trouve cela formidable de défendre la diversité du monde. On est peut-être loin des préoccupations du théâtre contemporain avec tout cela. Et malgré tout cela donne un objet théâtral et un jeu inédits…