Terre sainte. Une ville en état de siège. Une poignée d’habitants se retrouve chez Imen pour quelques minutes de répit. Carmen a disparu au check point ; sa fille Imen affronte les perquisitions de Ian, le soldat. Alia, la sage-femme, soigne le chat Jésus, tandis que Yad, son mari, s’évade dans les vapeurs de l’arak. Puis un jour, Amin, leur fils, commet l'irréparable. Terre sainte ou le drame des hommes qui tentent de sauver leur humanité, comme on sauve des meubles.
J’avais été frappé un jour par une réponse de Primo Levi concernant les camps où il disait que l’horreur ne venait pas des barbelés ni des miradors mais de la disparition
des petites cuillères (que les Allemands avaient cachées pour contraindre les déportés à manger leur soupe à quatre pattes).
Tout l’enjeu de la pièce est là, ne pas chercher à cerner cette guerre insensée à partir d’une vision panoramique, mais coller au plus près des personnages, faire sentir que
le chaos ne vient pas de l’embrasement du ciel ni du tremblement de la terre mais juste d’un dérèglement de sens parfois imperceptible qui fait basculer l’être le plus humain
dans une inhumanité sans nom et dont il ne sera même pas conscient. Ce n’est plus seulement la banalité du mal mais sa routine. Quand Alia s’écrie : «Yad nous allons
mourir », il lui répond : « Mon Dieu, quelle routine ! ».
Mohamed Kacimi
La spirale infernale, cette interminable guerre du feu, les balles qui sifflent, les immeubles qui s’écroulent avec, dedans et dessous, des gens qui luttent pour leur terre, leur famille, leur survie : voici la marque de notre présent. Terre sainte est une tragédie et l’histoire de ces personnages un drame : leur monde se détruit sous leurs yeux. Ceux avec qui ils jouaient hier brûlent sous les décombres ; demain ils les rejoindront, alors aujourd’hui, chacun de leurs actes est résistance : boire, manger, sortir, vivre et parler… du passé, du présent, jamais de l’avenir. Les mots jaillissent ; la langue explose, comme le reste.
La guerre détruit l’humanité de l’homme, mais elle l’exacerbe en même temps. Cette curieuse proximité de la mort donne du sens au moindre geste, à la moindre parole. Je me
souviens de la phrase d’une mère à Naplouse, riant aux éclats : «Le miracle ici, ce n’est pas la pêche miraculeuse, c’est secouer un tapis par la fenêtre et rester
vivant, sans recevoir de balles ». Au-delà de la vraie Terre sainte et de sa tragique actualité, j’ai écrit cette pièce pour évoquer ce problème de Dieu et de la religion
qui cessent d’être, en ces temps de crise, un symbole d’absolu pour se muer en une maladie grave qui remplace, chez l’être qu’elle affecte, la joie de vivre par la rage de
mourir.
Mohamed Kacimi
Chez Mohamed Kacimi, il n’y a ni procès, ni parti pris; son écriture passe avec franchise du réalisme au lyrisme, et du tragique au comique. L’humour et la vitalité se révèlent les seules façons de traverser le désastre avec dignité : «J’ai perdu la guerre, j’ai perdu la terre, j’ai perdu deux enfants, j’ai perdu le sommeil, mais j’ai appris une chose: il faut chercher le bonheur jusque dans la catastrophe ».
Je persiste à dire que le théâtre n’est pas fait pour noircir davantage la réalité de notre monde, qui est assez noire. Je persiste à croire qu’écrire pour le théâtre ce
n’est pas jeter de l’huile sur le feu du monde, déjà assez embrasé aujourd’hui. Je crois toujours que la scène est là, non pour exacerber la violence faite à l’homme mais pour
la dénouer. Écrire aujourd’hui, et sur ce sujet-là en particulier, c’est montrer ce qui subsiste de l’humanité des êtres quand tout est fait pour la nier. Je reste fidèle à
cette pensée de Rabbi Nahman de Braslav : « Plus les temps seront durs, plus notre rire sera fort ».
Mohamed Kacimi
La pièce, Terre sainte, a été traduite en plusieurs langues et montée en Allemagne, Biélorussie, Israël où elle se joue actuellement, ainsi qu’en Suède. Des projets de réalisation sont en cours en Italie, en Finlande, en Angleterre, aux États-unis, et nous sommes heureux d’en faire la création en France.
Sophie Akrich