Lorsqu'il découvre Terminus de Daniel Keene, Laurent Laffargue ne sait rien de l'auteur, un Australien de quinze ans son aîné. Mais il est aussitôt fasciné : "Terminus est comme un appel au secours. Un cri. Les premières scènes pourraient laisser croire qu'il s'agit d'un "bon polar" avec une intrigue très forte mais, très vite, cela part ailleurs. On est confronté à des êtres en mal de solitude, qui sont passés à côté de l'amour et pour qui c'est trop tard. A travers eux, Daniel Keene pose des questions terribles qui évoquent, à certains moments la tragédie grecque, à d'autres, celles de Shakespeare "
Il est certain que cet écrivain, qui vit aux antipodes, est très influencé par la tradition du théâtre européen. D'ailleurs, dans Terminus, Daniel Keene cite des phrases de Richard III. Cette référence directe à Shakespeare ne pouvait que séduire Laurent Laffargue. Depuis dix ans qu'il a créé sa compagnie, ce jeune metteur en scène poursuit une trajectoire claire et cohérente. A la fois fidèle à un certain répertoire français (Molière, Feydeau, Marivaux), et passionné de théâtre anglo-saxon. Il a monté Harold Pinter, Edward Bond. La rencontre avec Bond a été déterminante. Elle l'a conduit à Brecht et, surtout, à Shakespeare qui hante sa réflexion depuis toujours mais qu'il n'osait aborder jusqu'alors. Grâce à Edward Bond, Laurent Laffargue a franchi le pas. Il vient de mettre en scène Othello et Le Songe d'une nuit d'été.
Dans Terminus, comme dans Hamlet ou dans Macbeth, les morts reviennent hanter la mémoire des vivants. Un personnage énigmatique, un serial killer, est au centre de la pièce. On ne sait rien de lui, ou si peu. John aime les trains de nuit, effectue d'incessants et d'étranges allers-retours de terminus à terminus. Il rencontre des gens, toujours de plus en plus seuls, toujours de plus en plus paumés. Il parle de 'rentrer chez soi' mais vit à l'hôtel. Pour Laurent Laffargue, l'errance nocturne de John, cette fuite permanente dans une espèce de quête, évoquent l'univers de Naked, le film de Mike Leigh : " C'est cette poésie-là ". Par un hasard troublant, John a une histoire d'amour avec la soeur d'un enfant qu'il vient d'assassiner : "Cela fait penser aux Atrides. Il y a quelque chose d'incestueux là-dedans. John et Johanna ont le même prénom, cela devient comme une sorte de fusion. Il est intéressant de penser que John, en fin de compte, va aider Johanna alors qu'il est, en partie, cause de son mal. Il l'aide à pleurer et les larmes de Johanna sont une libération ".
Daniel Keene a voulu créer un personnage qui serait comme un espace vierge, comme un vide mais qui ne serait pas simplement amoral ou immoral: " John, c'est un appareil photo. Ou bien une caméra. Il révèle les autres à eux-mêmes. Les gens ont des comportements complètement différents face à une caméra. Dès que l'on est enregistré, on passe par un filtre. John, c'est cette boîte qui nous enregistre. Il interroge les autres et a une manière de poser les questions comme un journaliste. Les gens se confient systématiquement à lui. Ils ne sont pas obligés de répondre mais il est dans une provocation très forte ". Ce personnage, qui a le pouvoir du secret, pourrait aussi être l'image de la mort, comme Caron sur sa barque : " Il dépossède de l'âme et fait glisser l'autre dans la mort, comme si l'autre avait rendez-vous avec la mort". John vit dans la mémoire des morts, prisonnier de ses crimes, enfermé dans sa culpabilité et dans sa souffrance : " Sa culpabilité le rassure, c'est cela qui est grave et qu'il faut dénoncer. Culpabiliser, ça aide souvent à continuer les atrocités. C'est ce que lui dit le spectre de l'enfant :'Tu es un assassin . Assume-le'. "
Terminus marque un tournant dans l'écriture de Daniel Keene :"Il dit qu'il a écrit ça à un moment de sa vie terrible, sans doute, pour se libérer. Il a dû traverser une période douloureuse, de mort et de perte". Dans Terminus, il n'y a pas d'espoir de bonheur. Peut-être, l'espérance d'une Rédemption. La religion est tout le temps présente. Mais aussi quelque chose de très mystérieux qui a à voir avec l'au-delà : " Il y a, par exemple, cette image magnifique des âmes réincarnées dans des oiseaux. En même temps, ce que Daniel Keene propose dans une scène, il le casse dans la suivante. Et il en fait encore autre chose plus tard. Le fil est difficile à suivre. Sauf si l'on pense qu'il veut régler ses comptes avec la religion, comme s'il se bagarrait avec. Mais se bagarrer, c'est aussi vouloir croire "
Contrairement à ce que laisse entendre le titre, dans Terminus, rien ne s'arrête vraiment. Il est fort probable que, pour John, tout va continuer. Daniel Keene ne donne pas de réponse. Seulement, l'idée de cycle, de recommencement permanent est très prégnante dans sa pièce : " Cela fait penser à une phrase de la pièce de Treplev dans La Mouette., 'toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies ont accompli leur triste cycle et se sont éteintes' ".
Chantal Boiron