Une fille, son frère et une moto : les trois personnages de la seconde « forme », Tabataba, de Bernard-Marie Koltès, évoquent la
difficulté à sortir de l’enfance ; ce territoire qu’il faut quitter un jour et qui, pourtant, ne nous quitte jamais. Douze représentations prévues, dans autant de
lieux à Blanc-Mesnil : « C’est une pièce conçue pour s’installer partout. Koltès l’avait située en Afrique et c’est au Zaïre que j’ai commencé à la jouer,
parfois au milieu des poules et des immondices ». Il est comme cela, Philip Boulay, acharné à porter le théâtre dans ces zones que la société a
naufragées ; et le moulin de ses mains peut bien s’agiter, le regard est là, d’une assurance minérale : « J’ai choisi deux acteurs zaïrois pour
jouer le Koltès. Je me suis toujours demandé pourquoi, dans un département aussi métissé que la Seine-Saint-Denis, on ne voit que si peu d’acteurs noirs sur les plateaux de
théâtre… ». Pouvoir prendre le temps… « Deux formes théâtrales données hors les murs, c’est un choix délibérément politique : j’y consacre les deux
tiers de mon enveloppe annuelle » appuie le metteur en scène. Deux formes autour des souvenirs – ces jetons de présence sur le passé –, autour de la mélancolie aussi,
ce désespoir qui peine à se donner les moyens… Fado portugais, nihilisme slave, blues nègre…
la souffrance a souvent le même goût. «C’est grâce à ma résidence au Forum que j’ai pu mener un travail en longueur, en profondeur, avec les habitants de
Blanc-Mesnil » raconte Philip Boulay « et parce que des liens se sont créés, dans la durée, nous pouvons aborder de véritables questionnements sur
l’identité, la perte, le deuil… ». Alors, un sourire songeur flottant sur le visage, Philip Boulay se tait et allez savoir ce qui passe dans sa tête… Puis il croche à
nouveau ses yeux dans les vôtres et lâche, tout à trac : « Je crois encore au théâtre populaire. Vraiment… ».
Thierry Kübler
Plaquette trimestrielle avril-mai-juin du Forum de Blanc-Mesnil