Sous l’impulsion de son directeur artistique, Kazem SHAHRYARI lui-même auteur et directeur des collections " Théâtre des 5 Continents " et " Création/Réel " aux Editions
l'Harmattan, la vocation de l'Art Studio Théâtre est de s'ouvrir aux auteurs vivants et de créer des textes pour nous aider à penser notre monde. Dans le souci de refléter la
richesse interculturelle propre à la société française, l'AST se veut lieu de rencontres entre des personnes et des cultures, un laboratoire de création où se confrontent les
techniques et les univers théâtraux.
Au départ de l'aventure de création " Son frère aîné ", l'idée est d'accueillir en résidence un auteur et une comédienne, venant tous deux d'horizons très différents, sous
l'emblème d'une double culture, de les accompagner dans leur démarche créatrice, avec en point d'orgue de leur rencontre un texte écrit par l'auteur pour son interprète, qui fasse
l'objet de lectures publiques voire d'une mise en espace ou d'une mise en scène à l'AST.
En Iran, Ebrahim MAKKI est professeur de dramaturgie à la Faculté des Arts de Téhéran. Il écrit pour le théâtre, le cinéma, la télévision et la radio. Il est d'ailleurs responsable des séries télévisuelles et du théâtre radiophonique à la Radio-Télévision iranienne. Contraint à l'exil, il continue en France son travail d'écriture (en persan et en français). Il a consacré sa thèse à l'Expressionnisme dans le théâtre de Samuel Beckett et a créé en 2001 la Cie du Corbeau Vert pour son travail de mise en scène et de formation..
Fatima AÏBOUT connaît Shahryari de longue date. Elle a participé comme stagiaire puis comme assistante aux quatre " grands " stages de formation professionnelle (durée 3 mois à temps complet) que Kazem a dirigés à la fin des années 80 pour l'ANPE Spectacles et l'AFDAS. Fatima AÏBOUT a tout naturellement fait partie des premières aventures de création de Kazem en France : Contre-expertise d'un conte où Kazem démontait puis remontait la fable de Brecht L'exception et la règle en lui adjoignant une farce, elle interprète Hester qui fait juste un Aller-Retour (pièce de Kazem librement inspirée de Hello and Goodbye de Athol Fugard) pour toucher, croit-elle sa part du magot après le décès de son père. Finalement elle ne touchera rien du tout à part l'espoir d'un nouveau départ pour son frère et l'abandon de ses vieux démons pour elle-même. Depuis, Fatima a roulé sa bosse de comédienne sur les routes de France et de Navarre et même au-delà, sous la direction notamment de Bartabas pour son premier opéra équestre (Cie Zingaro) - c'était Fatima la Berbère qui se fendait la gueule avec son chameau au milieu de la piste du cirque- et sous la direction de Gabriel Garran. Elle a participé à de nombreux spectacles alliant chant, danse, conte et théâtre. Récemment elle interprétait des textes de Slimane Benaïssa et Maïssa Bey.
Au terme de plusieurs rencontres avec Fatima AÏBOUT, MAKKI livre un monologue. Celui d'une vieille femme qui ressasse ses souvenirs pas toujours très drôles - elle aurait été abusée par son frère aîné pendant de rases années pour finalement être délaissée comme une vieille chaussette au profit d'une belle-soeur, blonde décolorée nettement moins soumise qu'elle.
La pochade de MAKKI - c'est lui-même qui désigne ainsi son texte, entendez une composition légère vite écrite- relève par certains côtés du théâtre absurde - au début de la pièce, la vieille cherche son chat, à la fin la boucle est bouclée, elle le cherche toujours - et oscille entre irréel et réel. Parle-t-elle vraiment à ce jeune homme qui ressemble à son frère aîné ? Nous invective-t-elle vraiment nous passants spectateurs de son désarroi ou ne fait-elle que penser à voix haute à ses vieux démons ?
Kazem Shahryari assiste à une lecture du texte et décide… de le monter mais en se l’appropriant. Il a l’idée non plus d’une comédienne sur le plateau mais de deux. Outre Fatima, il appelle Dominique CHAGNAUD, la psychiatre mal dégrossie chargée d'examiner le futur condamné à mort de Lethal Romance - Mortelle rapsodie (texte de Jocelyne Sauvard, monté par Kazem en 2000), la grand-mère qui veut croire à un miracle pour sauver sa petite-fille dans Prodige (texte de Dermot Bolger, monté par Kazem en 2002), la petite soeur devenue vieille de Ombres et lumières d'Avril (texte de Bolger monté par Kazem en 2003) tellement heureuse qu'un jeune couple et son bébé en attente viennent redonner vie à la maison du passé. Espérons que le passage du texte à la moulinette Shahryari ne soit pas vécu par l'auteur comme une défiguration mais, parlons moderne, comme une configuration. Un travail né de plusieurs envies et énergies. Un travail fait ensemble, c'est tout et dans le respect et la mise en valeur de chacune des individualités y prenant part. Monologue pour une comédienne, le texte devient une pièce à deux comédiennes. Longue tirade, le texte devient 16 tableaux. Comme à l'accoutumée, ce texte, Kazem ne va pas le monter tel quel. Il le décortique, le détourne, le retourne. Il y met sa patte, son empreinte, sa vision, s'octroyant le privilège de la grande latitude du metteur en scène. Rassurezvous : il fait cela même avec les pièces dont il est l'auteur. Dans ses textes, il donne d'ailleurs très peu d'indications de mises en scène (peu ou prou de didascalies). L'univers de l'auteur, c'est une chose, celui du metteur en scène une autre.
On pourrait penser qu'on frise la schizophrénie quand l'auteur et le metteur en scène ne font qu'un. Ce n'est pas grave docteur : cela ne se fait pas en même temps, et puis si l'auteur, créateur solitaire, a le luxe et le déshonneur d'être seul face à sa feuille, le metteur en scène a le luxe et le grand honneur de diriger une équipe, d'orchestrer le travail d'hommes faits de chair et de sang, de composer avec leurs humeurs, leur bonne et leur mauvaise volonté, le tout selon des contingences financières et techniques… Un spectacle est toujours fonction de tellement d'impondérables, une telle gageure que c'en est émouvant. L'histoire d'une vieille qui ressasse ses souvenirs devient l'histoire de deux actrices qui essaient de cerner le destin d'une femme et qui finalement se font cerner elles-mêmes. Une femme seule sur un plateau face aux spectateurs devient deux femmes et des poupées devant plein de miroirs (réinstallation du quatrième mur). Texte absurde devient texte porteur de sens. Texte réel devient onirique (et si la vieille ne s'inventait toutes ces histoires que pour mieux se faire aimer ?). Texte de rancune et de haine devient texte d'amour et d'espoir.
Kazem Shahryari et l'Art Studio Théâtre sont heureux d'offrir un terrain d'expression au talent de Fatima Aïbout et de Ebrahim Makki avec la complicité bienveillante de la bonne fée Dominique Chagnaud.
Isabelle RENSON