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Silures

de Jean-Yves Ruf

mise en scène Jean-Yves Ruf

 
 

Présentation

«Nous étions les premiers qui eussent forcé l’accès de cette mer silencieuse.» Sous un soleil rouge, l’équipage fuit la terre sur des mers violentes, mers de glace ou d’huile putride. Les marins de Coleridge pourfendent les flots. Le maître à bord abat un albatros qu’il devra porter à son cou jusqu’à la rémission de son péché. Tous côtoient des créatures funestes, dont une femme aux cheveux d’or, la mort. Seul le poème semble pouvoir sauver le navigateur au passé trouble. Aussi dit-il, le vieux marin : « Cette carcasse-ci sur-le-champ fut tordue / Dans les affres d’une épouvantable agonie / Je dus tout aussitôt commencer mon récit / Lorsque je l’eus fini, la douleur me quitta. »

Fondateur de la compagnie Chat Borgne Théâtre, artiste associé à la Manufacture, Jean-Yves Ruf confie à ses interprètes le poème Le Dit du vieux marin. Il leur donne à lire des nouvelles de Conrad et des récits de Melville. Il s’inspire d’autres aventures, explorations des monstres intimes et des monstruosités familières. « Je pense à ces cauchemars où l’on court sans réussir à avancer d’un millimètre. Je pense à nos sourdes peurs, peur de s’enliser, de perdre pied, d’être oublié, abandonné. » Pour le metteur en scène et musicien, les péripéties du Dit du vieux marin relèvent de l’expérience intérieure. Après Par les Cornes de Juan Cocho et UnPlusUn, il compose, au fil d’improvisations et de recherches, Silures, peinture des paysages laissés par les lectures de Coleridge, par ses mers menaçantes, avec ou sans tempêtes. Peintures des « remuements de l’âme » en prise avec la peur, la mort, les enlisements et les hébétudes

Pierre Notte


Certains textes, on croit les avoir lus distraitement puis oubliés, mais ils sont restés en nous, comme en suspension. Ainsi du Dit du Vieux Marin du poète romantique anglais Samuel Taylor Coleridge, où l’on traverse des mers putrides peuplées de monstres gluants, des mers de lait, de glace, où l’on croise une femme aux cheveux bouclés jaunes comme l’or, la Mort. J’ai lu ce texte il y a une dizaine d’années, avant même de commencer à faire de la mise en scène. J’ai cru l’avoir parcouru comme beaucoup d’autres, d’un oeil curieux mais promeneur, sans plus. Pourquoi alors, rouvrant ce livre dernièrement, j’ai eu la sensation que je l’avais lu la veille, qu’il ne m’avait jamais quitté, que je travaillais quotidiennement avec ? Il y a sans doute des textes qu’on rencontre si intensément qu’ils nous contaminent, même à notre insu.

Ainsi est né le projet de Silures. Silures en référence aux différents monstres qui jalonnent le poème de Coleridge, et parce qu’il s’agit d’un de nos monstres modernes pour Achab d’eau douce. Oui, c’est un poisson d’eau douce, mais qu’importe, il me faut sortir du fait maritime. Ce poème me fait penser à nombre de nouvelles de Conrad : cela se passe en bateau, en mer, mais pourrait se passer ailleurs, sur un fleuve, en montagne, dans le désert. Ce que vise Coleridge ou Conrad, ce n’est pas de décrire le monde des marins, mais de peindre les remuements de l’âme en prise avec le destin, avec la mort.Les remuements ou à l’inverse les immobilisations. Coleridge décrit différentes façons de rester hébété, en panne, enserré dans les glaces, ou fixé sur place, comme figuré dans un tableau peint. Je pense à ces cauchemars où l’on court sans réussir à avancer d’un seul millimètre. Je pense à nos sourdes peurs, peur de s’enliser, de perdre pied, d’être oublié, abandonné. Le Dit du Vieux Marin nous emmène dans des régions si profondes qu’on peut le lire comme une expérience intérieure.

Un jour, buvant une bière au comptoir, parmi une dizaine d’habitués, je reste fasciné par la femme derrière le bar. Elle nous sourit doucement et j’ai peu à peu la sensation qu’elle connaît chacun de nous intimement. Et pourtant aucun n’ose se montrer familier, elle nous tient à distance par une sorte de légère froideur intérieure, une manière d’être dans le même temps très proche et très lointaine. Parmi cet équipage de piliers de bar me revient le poème de Coleridge. Je vois les marins désoeuvrés et la Mort qui nous accueille dans son giron, nous écoute en souriant, et remplit nos verres, régulièrement.

Oui, c’est dans les bars que je croise le plus souvent les vrais monstres décrits par Coleridge, les enlisements, les hébétudes, le sang qui se fige lentement, la sensation d’être irrémédiablement ralenti, de ne plus avoir assez de force pour suivre les gens dehors, ceux qui se pressent dans la rue. Chacun restent là, faussement protégé, et la femme au léger sourire adresse un gentil mot en servant délicatement un autre verre.

J'ai travaillé comme je le fais souvent, à partir d’improvisations, de recherches successives, en faisant confiance à l’intuition des comédiens. Je leur ai fait lire Coleridge bien sûr, mais Conrad aussi, Melville, etc... J’aimerais que Silures soit non une fidèle adaptation scénique du poème, ce qui est la meilleure manière de lui être infidèle, mais une manière de répondre à un texte qui me suit depuis longtemps.

Jean-Yves Ruf