Comme toujours lorsqu'un texte s'impose à moi pour la scène, c'est d'abord un choc à la lecture, une force immédiate, quasi incontestable. Ce fut le cas pour
Shitz.
Ce qui est bien sûr frappant au premier abord, c'est le comique de la pièce, bien qu'il soit si caustique, si méchant parfois, qu'on reste dérouté, abasourdi plus
qu'amusé.
Cette humanité est si noire qu'elle nous fait rire, mais comme c'est aussi la nôtre, on est perplexe...
Sommes-nous donc si mauvais ?
Il y a dans tout cela, certes une grande lucidité, un pessimisme rare, aucune rédemption possible et dans le même mouvement, une tendresse d'entomologiste pour ces petits que
nous sommes, ces " empêtrés de la vie "...
J'aime la force brute de cette écriture sans concession, qui n'est pas sans une troublante poésie, ou plutôt une hauteur de vue, que n'ont pas les personnages, mais l'auteur,
cette capacité des grands à stigmatiser une part de notre humanité à tous, bonne et mauvaise.
Il faudra être à la hauteur des deux dimensions de la pièce : comique et philosophique.
Avant tout, Shitz est une " pièce musicale " : deux actes, vingt-neuf scènes et dix-sept chansons inscrites dans le texte.
Pour la première fois, nous aurons des musiciens sur scène, trois.
La scénographie s'approchera de celle d'un petit cirque : petite piste circulaire et rideau de velours qui s'ouvre au fond sur la musique.
Peu de mobilier, on change de scène comme on change de veste ou de chapeau.
Les personnages ne sont pas des caricatures, ce serait trop facile ; il faudra veiller à les rendre confondants d'humanité ; c'est pour cela que je veux des
acteurs qui dégagent de la bonté, de l'esprit.
Autant ils sont cupides, méchants, sournois, autant ils n'en auront pas l'air...
Le texte est toujours plus fort que nous quand il est ancré comme ici dans une authentique force de résistance : résistance aux clichés, résistance à la bêtise politique
environnante et force de la dérision ultime de la représentation.
Christine Berg
L'écriture politique de Levin ne cessera d'évoluer de pair avec son écriture dramatique. Montée en 1975 en réaction à la guerre de 1973, Shitz revêt la forme de la comédie familiale, un genre qu'il a commencé à développer avec Yaacobi et Leidental (1972), et dans lequel il passera maître. Farce grotesque, la pièce retrace la résistible ascension de Peltz, un arriviste qui pense pouvoir s'enrichir grâce à la guerre. L'action se déroule au sein d'une famille, réduite à trois personnages, microcosme de la société tout entière. Peltz épouse la fille, met la main sur l'entreprise du père - une société de travaux publics - et la fait fructifier en creusant des tranchées pour l'armée, jusqu'au jour où il est lui-même envoyé au front et... meurt. En mettant en scène des profiteurs qui considèrent la guerre comme un mal nécessaire, exploitent sans vergogne la main-d'oeuvre bon marché des territoires occupés et corrompent tous les systèmes dans lesquels ils pénètrent, Shitz met le doigt sur une profonde mutation de la société israélienne. Durant les représentations au théâtre Caméri de Tel-Aviv, la dimension comique l'emporta sur la critique politique et la pièce connut un grand succès public.