Ce texte s’intitule « Sauterelles », vous savez ces petites bestioles qui prises séparément sont inoffensives mais qui reproduites à des milliers d’exemplaires vous dévastent un pays.
Dehors il pleut, il pleuvra sans arrêt, chez Biljana Srbljanovic tout ce qui tombe du ciel est dangereux. Comprimés dans des intérieurs étroits, du grand père septuagénaire à la gamine de dix ans, les générations se cognent les unes aux autres sans aménité. Comme un peu partout sans doute, et ici plus qu’ailleurs : l’histoire se passe aujourd’hui à Belgrade. C’està-dire en un lieu où depuis les années 40, la dictature néo-stalinienne du Maréchal Tito, le déchirement des territoires qu’il avait réunis, et jusqu’à la mort récente de Slobodan Milosevic – accusé de crime contre l’humanité – aucune de ces générations n’a échappé à un confl it. Rien n’est jamais simple dans les Balkans ... Mais pour Dominique Pitoiset qui crée en France Sauterelles, la situation est avant tout cocasse. -C’est vrai, Biljana Srbljanovic, l’auteure, ne fait pas de concession. Elle passe au scanner une société complètement perturbée, en attente du train de l’histoire, un train qui ne semble pas décidé à vouloir passer par là. Plantés sans perspective au coeur d’un endroit pratiquement oublié de tous sauf en temps de guerre, les gens mangent sans arrêt, histoire de se sentir exister, de combler le vide de la détresse. Ils manifestent un égoïsme phénoménal. L’amour du prochain n’est pas leur affaire, ils ont été trop souvent manipulés, sont bien trop habitués à devoir se protéger contre tout et tous, eux qui vivent dans un trou blanc au coeur de l’Europe, eux dont le passeport aujourd’hui ne vaut plus rien. Cyniques, égoïstes et cruels, ils n’en sont pas moins drôles, voire pathétiques. Pas d’alternative, ici, tous sont condamnés à composer avec l’autre dans la promiscuité et la médiocrité.
L’écriture de Biljana Srbljanovic est immédiate, réactive, faite de personnages de théâtre qui portent le poids de la vie. Sa dramaturgie est directe et concrète, assez proche du cinéma dans l’enchaînement des scènes et des lieux. Elle raconte des histoires de familles dans l’exil intérieur de paumés des sociétés post-communistes.
Une seule sauterelle est un insecte inoffensif et sans défense ; elle peut être écrasée dans la paume de la main. Mais qu’elles envahissent massivement un pays, par
millions et par milliards, et cela devient un fléau contre lequel les humains ne peuvent rien. Elles arrivent par nuées, d’immenses nuées qui éclipsent le soleil et recouvrent
la terre, s’insinuant, comme l’eau, dans les maisons et les granges, passant par la plus petite fente.
Dans Sauterelles, il est question des conditions de vie dans un régime à bout de course. Dans ce monde là, inhumain, dénué du moindre sentiment, amnésique par
nécessité, chacun est tout entier occupé à la défense de ses intérêts les plus mesquins, cruel par suspicion et par lâcheté.
Avec une minutie entomologique et un humour caustique, Biljana Srbljanovic décrit et met en situation ces gens de Belgrade, livrés à leurs solitudes.
Agressifs, faibles, cyniques, hypocrites, grotesques aussi, ils sont les quelconques représentants d’une société photographiée à un instant saisi entre la chute d’un système
idéologique en faillite et un avenir incertain, dans laquelle chacun et chacune doit se surveiller et surveiller son prochain.
Rien à quoi se raccrocher, aucune perspective. L’horizon est bouché, le ciel est gris et déverse même une pluie de sucre fondu sur la tête de l’un des protagonistes.
Ici, on n’attend même plus Godot, car personne n’en a même jamais entendu parler. Ici, il s’agit juste de soubresauts d’existences vides, sans but et sans
projet.« Quand vous marchez comme ça tout seul, toujours au bord de la dépression, il faut faire attention, il faut faire terriblement attention à ne pas glisser et à
ne pas tomber pour toujours dans l’humiliation », dit Nadezda.
Terrible diagnostic de cette petite communauté d’individus impuissants à transformer les choses.
Dominique Pitoiset
”En lisant ces textes, si forts, insolites, et merveilleusement insolents, nous n’avons cessé de nous dire en pensant à tous ces auteurs : leur histoire collective est une série de catastrophes, leurs espérances un défi lé d’abîme, leurs loisirs une suite de soûleries mais ils ont quelque chose à dire, déclamer, dénoncer, moquer, crier, défier. Leurs désespoirs, leurs drames, certes, ne sont pas nouveaux sous le soleil - surtout celui de ces pays - mais ils sont traduits dans une langue si expressive, neuve et nue, que leur message est on ne peut plus clair : si le mensonge du monde est dans les coulisses de l’histoire, la vérité de l’homme est sur la scène.Les Balkans ne sont pas la poudrière de l’Europe, mais le baromètre du Vieux Continent qui, le visage tourné vers l’avenir, s’est mis à rajeunir. L’Europe existe tant qu’elle est présente dans les Balkans. L’inverse est tout aussi vrai. La civilisation occidentale existe tant que règne la tolérancedans les métropoles éclatantes, les villages et villes perdus...”
Jacques Lacarrière (Journées de lecture d’auteurs dramatiques serbes)
Le succès remporté par Biljana Srbljanovic sur les scènes européennes est sans précédent dans l’histoire de la littérature de son pays, même si l’on a parfois tendance à
minimiser, en Serbie, l’importance de son oeuvre. Sans doute parce que ses six pièces fournissent une anatomie du crime et une critique du gouffre dans lequel s’est enfoncée la
société serbe dans les années quatre-vingt-dix.
Cette image du mal s’inscrit dans le kaléidoscope de la nouvelle écriture dramatique européenne, impulsée, à la fi n des années 90, par les auteurs britanniques du in-yer-face
theatre. Sarah Kane, mais aussi Marius von Mayenburg, Evgéni Grichkovets, Almir Imsirevic, Duran Dukovski, Xavier Durringer, Istvàn Tasnàdi ou Biljana Srbljanovic réintroduisent
le monde sur les scènes, notre monde d’aujourd’hui, déraciné, défi guré, désorienté, désabusé. Contribuant ainsi à mettre le théâtre contemporain en phase avec son époque, entre
libéralisme, mondialisation, globalisation et perte des valeurs.
Les guerres qui se sont déroulées dans les années quatre-vingt-dix sur le territoire de l’ex-Yougoslavie ont fortement infl uencé ce mouvement : Sarajevo s’est transformé
en scène tragique et les gens de théâtre ont pris conscience, qu’au lieu de fuir le monde en se réfugiant dans un enclos esthétisant, il leur fallait redonner une nécessité
vitale à leur art et y proposer une alternative de vie.
Ecrite en France, en 2005, la dernière pièce de Biljana Srbljanovic, Sauterelles, participe de ce mouvement. Lui donner un titre fut une entreprise douloureuse et délicate que l’auteur avoue avoir envie de contourner dans le futur en écrivant des pièces numérotées.
Sa « pièce n°6 » a ainsi eu pour premier titre « Mon papa joue au loto », ce violon d’Ingres de la population masculine serbe âgée que
pratiquent même les gens plus respectables de la nomenclature, comme l’académicien Ignjatovic. La deuxième proposition de titre fut Equinoxe, clin d’oeil à la saison
d’apparition des sauterelles, ainsi qu’à l’âge de l’auteur et à ses personnages.
De fait, l’histoire se déroule entre le début et la fin de l’été : Nadezda, Milan, Dada et Fredi sont « très vieux » (trente-cinq ans), Ignjatovic espère
gagner au loto depuis 35 ans et Biljana Srbljanovic s’apprête à fêter ses trente-cinq ans. Après maintes hésitations, c’est finalement Skakavci (Sauterelles)
qu’elle a choisi : ces insectes apparaissent plusieurs fois dans la pièce, symbolisant la possible destruction, toute aussi rapide qu’absurde, de cette masse de ravageurs
programmés que peut devenir la société de l’homme.
Dans Sauterelles, les jeux sont cruels et les histoires se terminent mal. Pourtant l’humour est là, qui ne réconforte guère, mais qui permet de mettre à distance les situations macabres ou choquantes. Les visions cauchemardesques et les descentes aux enfers sont présentées comme des scènes de la vie quotidienne ; ici, le respect et la solidarité sont bannis, l’amour et l’envie ne sont jamais réciproques. Prisonniers de leurs jeux de rôles au sein de la famille et de la société, ses personnages s’entrechoquent sans cesse, comme des billes sur une table de billard.
De longues didascalies décrivent minutieusement ces misères, affectives, sociales et politiques. Ce qui choque, lisait-on déjà à propos d’Histoire de famille, « ce n’est pas tant le dysfonctionnement familial et donc social auquel nous assistons, mais plutôt l’origine de ces graves perturbations, la cause de ces existences perdues et frustrées : la fable politique saute aux yeux, tout en restant discrètement dans l’ombre et l’allégorie demeure légère, sans didactisme appuyé ».
Biljana Srblanovic identifie le problème non pas comme national, ethnique, idéologique ou balkanique, mais comme humain. Quelle que soit notre provenance et appartenance, si ces
répliques nous font si mal, c’est qu’elles nous renvoient à un moment de notre vie. Seule Nadezda aurait gardé des bribes d’humanité qui ressurgissent de temps à autre pour être
aussitôt englouties sous le lourd poids de l’hypocrisie omniprésente. Les autres ont juste perdu en route l’essentiel : le sens et le plaisir de la vie et l’envie de la
partager.
Ce microcosme familial où tout est perverti, où les valeurs morales se retrouvent anéanties, est une allégorie sociale incisive, mais dépourvue d’espérance : une vision
cauchemardesque et grotesque, un théâtre qui donne à rire et à penser, et qui pourrait, selon le voeu de Biljana Srbljanovic faire réagir et agir pour « transformer le
monde ».
Kristina Rady