Salida, la sortie, la mort, mais surtout,
l’entrée, le premier pas dans la danse, la renaissance.
Sandra Korol
Dans une épicerie, transformée en lupanar, une pseudo-comtesse, mère maquerelle en bout de vie, tient la baraque avec une prostituée plus ou moins à son service : Begonia. Un seul client, un habitué : Pato… Quand survient dans cet étrange endroit un inconnu, venant de l’autre côté de la frontière, Nahum. Il est de l’autre monde, celui des nantis. Il est riche, il est beau, et recherche une femme que son père a aimé autrefois…
notes de Françoise Courvoisier, à propos de Salida
C’est une œuvre aussi belle que mystérieuse, qui exige du metteur en scène autant d’intuition que de réflexion, et plus de sensibilité peut-être que de savoir-faire. Elle dégage
dès la première lecture une poésie intense, noire et lumineuse comme peut l’être la nuit, la mort…
Le tango est entré dans ma vie il y a une dizaine d’années avec la rencontre du groupe Siglotreinta, musiciens de tango argentin de Buenos Aires, en janvier 1997, au Théâtre La
Grenade. J’ai souvent cherché depuis des écrits qui pourraient se marier à cette musique…
Avec Salida, Sandra Korol propose mieux : son texte « est » musique. Ce n’est pas un texte sur le tango, c’est une pièce qui l’incarne, tout
simplement. Il s’en dégage une sensualité, une ambiance, un rythme, bref, le souffle bien particulier du tango.
Les personnages que nous propose Salida sont en soif d’absolu et côtoient « la mariposa del muerto », le papillon de la mort. Des personnages fiévreux,
qui nous touchent profondément mais dont on peut sourire également, car l’auteur porte sur eux un regard aussi tendre que moqueur…
Si le tango est devenu extrêmement « branché » et à la portée de tous - les cours se multiplient, les milongas, etc…- il n’existe pas à ma connaissance de pièce
de ce type-là, comme pulsée par le tango et de surcroît écrite en français. En effet, si Sandra Korol est argentine, elle vit à Lausanne et écrit en français. Il y a donc en
elle le sang de la tangera, mais également la distance, faite d’autant de fascination que d’ironie, de la déracinée. De celle qui a pris du recul.
« Caramel et curare tricotés ensemble » nous dit l’héroïne Begonia...
Comment mieux décrire ce lieu où nous entraîne Sandra Korol, ce terrain sombre et glissant, boueux, sans fond et inquiétant. Et pourtant c’est là, à cet endroit précis que pulse
la plus grande soif de vivre, que sera possible la renaissance. Nous ne sommes pas loin d’une fable philosophique, d’un parcours initiatique où le jeune étranger, Nahum, serait
une sorte de Siddhârta. Mais l’auteur prend soin de brouiller constamment les pistes pour nous entraîner ailleurs, là où la réflexion fait place à l’inconscient.
Moteur de la pièce, le souvenir. Celui de Begonia vieille, qui fouille dans son passé et défait les nœuds de son histoire. Ce procédé de narration offre à
l’auteur une grande liberté. Les pages se tournent mais les images, souvent, se superposent. Nous sommes ici et maintenant avec Begonia, qui se souvient d’ « une nuit
où tout a basculé », mais le souvenir déforme la réalité et n’est jamais objectif, d’où la sensation d’étrangeté. Comme dans certains films de Buñuel, s’inspirant du rêve,
les enchaînements sont abrupts et se passent de lien logique.
Ce qu’on retrouve également en force dans cette nouvelle pièce de Sandra Korol, c’est cet humour insolent et sans complaisance qui lui est particulier. Pas de pitié ici, on rit
de tout et de tout le monde. De cette femme fatale ratée, que les hommes viennent trouver uniquement parce qu’elle est « la seule », dans ce coin perdu au milieu
de nulle part... De cette vieille comtesse, à la noblesse de pacotille et à l’autorité défaillante, qui au seuil de la mort voudrait encore régner sur son lupanar de royaume –
autrefois une épicerie - mais ne profère et ne récolte que des insultes, car la tendresse, c’est mièvre et n’a pas d’allure !… De ce jeune étranger, échoué là, en panne de
voiture, avec « trop de blanc sous les ongles » et terrorisé dans cette atmosphère de fin du monde…
S’agit-il d’une réminiscence ou d’une prophétie ? Il perle sous la plume de l’auteur le désir d’écarter les limites, d’élargir le chemin… Quel chemin ? Peut-être
simplement celui de la vie ? Sandra Korol a l’élégance du mystère et nous entraîne sur le grand fleuve de l’inconscience avec cet hommage vibrant au tango, creusant vers
ses propres racines.
par Sandra Korol
Je suis argentine par mon père. Mais s’il est né là-bas, il n’en est pas moins le fils d’un émigré russe et d’une émigrée roumaine, arrivés en Argentine au début du siècle passé, fuyant à la fois la misère, les pogroms et la première guerre mondiale. Comme, du reste, la majorité de ceux qui constituent aujourd’hui le peuple argentin. Argentine, Russie, Roumanie et plus loin encore, dit l’arbre généalogique, un peuple guerrier mongole. Et je ne parle là que du côté paternel. De l’autre côté, mes racines passent par l’Allemagne, l’Autriche et se seraient même enchevêtrées dans quelques carrioles gitanes. Ma binationalité n’est dès lors que la pointe de l’iceberg. Et qui dit iceberg, dit infinité de couches cristallisées. Dans ces couches toutefois, aucune archive. Je semble issue de gens qui n’ont eu de cesse de fuir dans l’urgence, pour se protéger ou protéger les leurs, abandonnant derrière eux l’histoire écrite. Reste dès lors la mémoire de ceux qui sont encore vivants. Et les légendes qui vont avec. Le tissage des deux sert de trame à l’écriture.
Celui qui m’a offert ma binationalité est le dernier en date a avoir fui. Refaisant, un siècle après et en sens inverse, le voyage de l’exil, mon père a quitté l’Argentine, et le début de la dictature menée par le général Videla, pour la Suisse. Et là, encore, protéger ceux qui restent derrière en effaçant toute trace écrite des idéologies personnelles. Protéger les descendants, aussi, en taisant les histoires du pays originel. Étouffer la souffrance qu’éveille son souvenir. N’en transmettre ni la langue, ni la religion, ni la musique. Tâcher d’inventer autre chose. Avec ce que met à disposition la terre d’accueil.
Salida s’inspire de ces fuites à répétitions. La fuite qui pousse hors de soi, qui expulse du chemin. Soit parce que l’extérieur y pousse. Soit parce qu’une terreur interne y oblige. Et le dessèchement de la moelle épinière comme conséquence de la fuite, oui. Mais en tant qu’usufruitière légale du dernier mètre de l’ultime branche de l’arbre, la volonté d’injecter à tout cela ma note d’espoir. Salida, la sortie, la mort, mais surtout, l’entrée, le premier pas dans la danse, la renaissance. Et le tango s’est imposé à moi comme symbole évident de la survivance de l’espoir, de la volonté d’un peuple qui refuse de mourir. Ce peuple qui, pour moi, forme l’ultime couche sédimentaire. La première à gratter dans la recherche du noyau originel. Le tango comme acte de rébellion, pour créer ce que l’on n’a pas. Car les pionniers, noirs, créoles (descendants des espagnols et des indiens), russes, italiens,… n’avaient alors ni terre, laissée derrière eux pour les promesses du pays Argent et de son fleuve, Rio de la Plata, ni mère, ni enfants. Le tango comme réponse à l’expatriation, dans les lupanars portègnes, en communion avec les prostituées, dans une nostalgie de l’amour. Le tango comme littérature du petit homme de la rue qui construit les fondations de la Grande Nation.
À ce tango-là, je mêle Salida, mon tango à moi, moi qui, pour la première fois depuis des générations peut-être, n’ai pas à fuir. Moi qui, pourtant, ne suis pas moins imprégnée de la réalité du déracinement.
Dès lors, plus que cette binationalité de passeport qui m’offre l’appartenance à un pays dont j’ignore presque tout, c’est bien plus l’intensité et les raisons des mouvements humains sous-jacents qui ont donné naissance à Salida. Les mouvements de fuite, certes. Les mouvements de vie par-dessus tout.
Voilà dix-sept ans que le fabuleux trio explore les limites du tango, pour lui insuffler des airs de liberté. Un tango qui swingue et flirte avec la musique contemporaine, le jazz et la musique de chambre avec grâce et exigence.
C’est en 1987, dans un vieux café de Buenos Aires que Osvaldo Belmonte, au piano, Narciso Saúl, à la guitare, et Néstor Tomassini, à la clarinette et au saxophone, jouent ensemble, pour la première fois, des airs de folklore argentin, mêlés à ceux du tango et de la milonga.
Nourrie de tango traditionnel, de ses airs de nostalgie et de sa mélancolie, leur démarche musicale s’émancipe très tôt pour inventer des sonorités audacieuses. Enfants d’Astor Piazzola et de sa bouleversante révolution, ces trois musiciens se démarquent pourtant dans chacune de leur composition par le traitement instrumental qu'ils y apportent. Élément marquant de leur émancipation : ils abandonnent le bandonéon dans quasiment toutes leurs compositions. Il n’apparaît que sporadiquement. Ils réinventent les postulats du tango et l'écartent des sentiers battus. À la musique de rue, aux airs populaires, ils mêlent avec virtuosité des improvisations jazz et des sons contemporains. La finesse des sons, les nuances raffinées ne sont pas sans rappeler l'art de la musique de chambre.
Ces trois musiciens allient leur expérience de solistes, de compositeurs et de membres d'autres formations de jazz latino et de folklore pour créer un parfait ensemble, où l'écoute et la complicité sont primordiales. De là sortent des sonorités poétiques qui définissent une atmosphère plus qu'elles n'illustrent un propos.