D’emblée, j’avais été saisie par cette écriture qui avance droit, sans scories, par une langue à la fois théâtrale et absolument moderne, par la manière étonnamment économe avec laquelle les mots adviennent. Ce sont des mots simples, de tous les jours mais portés par une poétique. La langue, les histoires racontées, les lieux, les apparitions, les disparitions, la structure des pièces, tout m’indiquait que j’étais dans la maison théâtre. Le théâtre de Bernard-Marie Koltès met en jeu le temps et l’espace d’une façon qui parle très concrètement à un comédien. Mais la lecture d’une pièce ne s’effectue pas sur le même registre dès lors que nous sommes sollicités pour la jouer, espérés pour un rôle. Notre regard se fait plus aigu, des tas de clignotants se mettent en branle car alors se pose la question : « Qui m’appelle et pourquoi ? » Je ne parle pas du metteur en scène, mais de l’endroit en soi où la pièce trouve une résonance.
Une écriture qui vous prend dans le sang
Lorsque je lis Roberto Zucco, dès les premiers mots, ce que je ressens est de l’ordre de la commotion, de la décharge électrique. Dès lors, je ne juge pas, je suis
prise, c’est comme un élan. Quand je dis, « Je suis prise », je veux dire que l’écriture nous prend dans le sang, dans notre propre respiration parce qu’elle touche à
notre présence au monde. « Être ou ne pas être » vibre constamment dans les histoires que raconte Koltès. La mort y rôde ou est tapie dans l’ombre. Zucco a tué
son père, s’échappe de prison, tue sa mère, un commissaire de police, un enfant, et cette folie meurtrière avance avec une telle rapidité, tranche l’ordre des valeurs convenues
avec une telle soudaineté que l’édifice social s’écroule, que cette chute nous frappe et nous fait rire dans le même temps, à la manière du grand Shakespeare ou de cet autre
subversif des temps modernes, Chaplin, bien sûr. Sans concession ! Bernard-Marie Koltès échappe aux classifications à la française. Est-ce tragique ? Oui. Est-ce
comique ? Oui. La langue est un couteau, le rire s’épanche juste avant la douleur, nous sommes blessés.
Dépasser ses limites
Le théâtre de Koltès est violent non seulement par ses collisions langagières, par la juxtaposition abrupte des tableaux, mais aussi par la manière avec laquelle apparaissent
les personnages. Il y a, dans leur surgissement, quelque chose de l’évidence animale et de la brutalité d’une naissance. Dès lors, ce n’est plus la tête qui guide la façon
d’agir, de se déplacer, mais c’est le corps tout entier qui est engagé, c’est lui qui épouse les ruptures du texte.
Un saut dans le vide
Chacune de nos aventures théâtrales est singulière, chaque auteur nous oblige à chercher en soi une clé, un chemin. Avec Bernard-Marie Koltès, c’est de l’ordre du saut dans
l’inconnu. Pour l’aborder, il ne faut pas forcément être virtuose mais ouvrir l’être que nous sommes sans savoir où ça va nous mener. Et si on va vraiment là où on est appelé
par cette écriture du monde, les zones à fréquenter ne sont pas paisibles ; on ne peut pas regarder ses entrailles sans frémir, on ne peut pas, vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, regarder en face le soleil et la mort. Or, il est question de cela. C’est une métaphysique sans dieu, sans plainte et complaisance, ni pour les bourreaux que nous
sommes, ni pour les victimes que nous croyons être. Juste le temps de voir l’humanité sous une lumière crue. En un éclair, le rire et l’effroi. Cependant, contrairement à
d’autres auteurs qui nous font traverser les mille et une douleurs et les épouvantes de la vie, même s’il le secoue, et l’ébranle, Koltès laisse l’acteur - en tout cas moi -
dans une très grande vitalité.
EXTRAIT DES PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE DARZACQ
IN LES NOUVEAUX CAHIERS DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
ÉDITION LA COMÉDIE-FRANÇAISE – L’AVANT-SCÈNE THÉÂTRE – MARS 2007
Journaliste, critique, réalisatrice, Dominique Darzacq a notamment travaillé à France Inter, Connaissance des Arts, Le Monde, Révolution, TFl. Elle collabore à diverses revues et publications.