Durant ma formation d’acteur, j’ai travaillé au Théâtre 71. C’est à ce moment-là que j’ai vu pour la première fois un spectacle deWajdi Mouawad. Ce travail, je l’ai cherché sans
savoir qu’il existait. Incendies m’a bouleversé par sa force et sa fragilité, sa structure, sa mise en scène, sa façon de parler au monde, sa manière de rassembler des
choses atroces pour en faire quelque chose de beau.
Ma rencontre avec cette façon d’aborder le théâtre fut fondamentale dans ma vie d’acteur, si bien qu’en rentrant l’année suivante au conservatoire national, la première chose
que j’ai demandée à Michel Archimbaud (professeur de culture générale et éditeur) fut de mettre en contact Wajdi Mouawad avec le conservatoire, voeux merveilleusement exaucé,
puisque ma promotion est sortie en 2007 avec un spectacle écrit et mis en scène par celui-ci…
Après deux mois de travail intensif sur Littoral, trois créations avec notre compagnie dont Hamlet de Shakespeare, j’ai ressenti le besoin de faire le point et
me suis posé un certain nombre de questions. Vous savez ce genre de questions qu’on se pose quand on a vingt-cinq ans, qu’on veut faire du théâtre et qu’on se rend compte que
les footballeurs sont plus jeunes que nous ; est-ce à nous maintenant d’essayer de changer le monde parce qu’il en a besoin comme disait Brecht ? En quoi les
créations théâtrales de notre compagnie concernaient le monde ? Et fallait-il que ça le concerne ? Et si oui, comment ? Comment créer quelque chose qui parle au
monde ? Comment dire avec poésie la rage des gens qui ne savent plus parler ? Comment attendre quand le monde tombe ? Comment courir après ses rêves en les
touchant un petit peu ?…
C’est en se posant toutes ces questions que nous est venue l’envie de monter Rêves.
Après avoir monté Hamlet, nous ressentions simplement le besoin et peut-être le devoir de redire des mots forts, des phrases qui foncent comme des flèches... J’avais
envie de monter avec notre compagnie Les Sans Cou quelque chose qui nous touche, qui nous bouleverse, une histoire d’aujourd’hui et d’ailleurs qui raconte le tourment dans
lequel peut nous plonger la création... Une histoire à laquelle nous puissions nous identifier, puisque finalement, c’est cela que l’on cherche quand on se demande quoi monter,
on cherche à se trouver à travers des mots...
Voila pourquoi j’ai envie demettre en scène Rêves, parce que nous nous retrouvons dans ce jeune auteur qu’est Willem; dans cette envie de dire la colère, l’écroulement,
l’immobilité, la Poésie,mais comme lui, nous ne savons pas vraiment comment le faire ; comment parler de quelque chose qui est en train de bouillir ? Nous vivons
dans un certain confort propre à l’occident, nous mangeons à notre faim, et pourtant, nous ne savons pas pourquoi, nous avons soif de raconter ce que l’on nous sert sans
transitions à la télévision; le monde avec toutes ses guerres, ses massacres, ses viols...
La plume de Wajdi Mouawad nous le permet et nous touche car elle revient à quelque chose de populaire, de généreux. J’ai envie de goûter à nouveau à cette écriture qui ébranle,
à cette idée fabuleuse qui est de déterrer les mots, faute de ne pas pouvoir déterrer les morts.
Igor Mendjisky