Il y a quelques années, Jacques Nichet animait un atelier pour acteurs professionnels, et avait choisi de travailler sur de courts textes écrits aujourd'hui. Commande est passée à cinq auteurs contemporains, forme proposée : lever de rideau à caractère moral ou philosophique, inspiration à prendre chez Léopardi (auteur italien du XIXème siècle). Je suis de ces cinq auteurs-là.
Peu importe l'intérêt que l'on porte à Léopardi, à son écriture et à ses thèmes, finalement. Ce qui comptait, c'était l'appropriation. Ce que je me suis mis comme objectif :
inventer un théâtre pour aujourd'hui, confirmer mes choix esthétiques, mon goût pour une certaine langue, interroger les théâtralités, et rencontrer la commande à cet endroit
précis : choisir une question aussi brûlante, aussi dérangeante pour nous que certains des thèmes qui agitaient Léopardi, dans une époque pas toujours très ouverte...
Mais la nôtre, d’époque, n’a-t-elle pas, elle aussi, quelques lieux où le débat est absent ?
La question, brûlante donc, je l'ai choisie principalement pour son absence aujourd'hui dans la marche de la société vers un avant dont on ne sait toujours pas s'il est progrès. Les médias nous sollicitent régulièrement sur les thèmes des transplantations d'organes : manque d'organes, progrès des techniques, espoirs divers suscités par des solutions entrevues. A chaque fois, une pensée unique - prêtez-moi cette malheureuse expression - s'exprime par la voix des techniciens, chirurgiens, biologistes... scientifiques de tous poils, relayée par des médias unanimes et sans question : il nous faut de l'organe, on n'en trouve pas, aidez-nous à sauver des vies ! Aucun contradicteur.
Ma question n'est pas de savoir s'ils ont raison ou non.
Mais un sujet de société aussi grave, aussi déterminant sur la nature de l'humanité me semble nécessiter un débat, une confrontation de points de vue parmi lesquels chacun ensuite pourra choisir. Cette question de la transplantation d'organes en soulève mille autres, qui vont des questions techniques :
- où trouver ces organes ? Chez quels hommes ? Des pauvres, des vieux, des accidentés, des morts de mort violente, en guerre ou en révolution, des affamés exsangues, des
pauvres en fin de tout, des petits étrangers exploités, jetés à la rue, découpés en pièces pour commerce, des condamnés à mort maintenus à la lisière de la vie pour cause de
conservation... ? Chez des clones, entretenus, sans cerveau, ou créés à partir d'animaux génétiquement modifiés ? Chez quels animaux ? Le cochon ? Auquel cas,
les musulmans...? La vache ? Sacrée pour beaucoup...
- en bref quelle médecine ?
- quelle science ?
- à destination de quels groupes humains (riches ou croyants...) ?
- ou encore quelle réalité représente le déplacement d'un organe d'un corps à un autre ?
… aux questions morales :
- que reste t-il d'une vie après une opération aussi importante ?
- quels sont les organes limites que l'on ne peut changer ?
- et pourquoi ne les changerait-on pas en dehors des questions techniques ?
- quel rapport à la mort entretient-on quand on cultive ce rapport là à la vie ?
- en dehors du rapport religieux à l'âme, quelles interrogations sont soulevées
par un corps objet technique, un esprit donc immatériel, peut-être inexistant ?...
On voit facilement comment les questions techniques débouchent sur des questions morales et inversement.
Sur toutes ces questions, l'actualité nous donne du grain à moudre. Cela va des filières soupçonnées d'exploiter les cornées d'enfants brésiliens, aux multiples avatars de la
course au clone. Pourquoi ne pas imaginer une banque de clones, service de pièces détachées. Mais alors ? Si mon clone meurt avant moi ? Quelles séquelles
psychologiques ? ...
Petit à petit, on sent qu'on vire dans un délire science-fiction parano-surréaliste presque jouissif. Et pourtant, la question est brûlante, actuelle.
Il faut quand même défendre, face à cela, le désir de la vie. Et si mon frère, ou la chair de ma chair, a besoin de mon organe pour vivre, est-ce qu'une seule de ces questions est encore licite ? Est-ce que tout cela ne devient pas automatiquement caduque, virtuel, secondaire, non avenu ? La question de l'âme n'est-elle pas indépendante de celle du corps ? La question qui sous-tend toutes les assertions exprimées plus haut, n'est-elle pas celle du commerce ? Ne suffit-il pas de distinguer science et commerce ? La peur de l'innovation technique et de la maîtrise de la vie par l'homme n'est-elle pas dans le droit fil de Faust et Frankenstein ? Tout cela n'est-il pas plus du registre de la paranoïa, du fantasme, que de la réalité ?
Le théâtre ne supporte pas l'échange dialectique pur, pas plus que l'absence de contenu. Il ne faut pas avoir à dire, mais laisser le temps aux interrogations d'affleurer.
Sur cette question - et l'ensemble d'interrogations qu'elle suscite - il faut bien sûr proposer plus qu'un discours. La digestibilité du thème réclame une théâtralité choisie. Pas de didactisme ou de théâtre à thèse, grâce à un mélange de tragédie et de clown. Il s'agit de retourner au fondement du théâtre où se mélangeaient sans problème l'acte et la philosophie.
Pour finalement parler de ce qui nous pend au nez : la mort.
Dominique Wittorski