D’une certaine manière, les objets jelinekiens travaillés par Maya Bösch se répondent les uns les autres. Ainsi des trois derniers: d’abord WET !, un spectacle joué dans une serre par trois comédiennes au lever et au coucher du soleil ; puis stations urbaines #1/ un théâtre pentagone, installation sonore pour un spectateur à la fois, engageant 13 comédiens dans le texte-fleuve Ein Sportstück et posée sur le toit de St-Gervais ; enfin cette recréation prévue pour janvier 08 : RE-WET !, greffe des deux courts essais de WET ! dans la black box du Grütli : mêmes textes caustiques, mêmes comédiennes, mais dramaturgie différente. En quoi ? C’est là que la séquence des trois propositions scéniques est révélatrice.
Le spectateur porté aux nues
On peut toujours se demander chez Jelinek, passionnée de romans policiers : à qui profite le crime, à qui profite la sape de cette écriture, l’ironie de cette
écriture ?
Prenons les deux dramuscules qui forment le corps textuel de WET ! et RE-WET ! : dans Sens : indifférent. Corps : inutile,
l’ironie profite à l’auteur. C’est l’auteur qui est posé au centre de tout acte théâtral, omnipotent, abuseur, intouchable, premier, même s’il puise à la grande foule de ses
devanciers ; dans Je voudrais être légère, c’est au spectateur que les mots profitent, au sens presque nourricier du terme puisqu’on le voit, ce spectateur,
grandir, enfler au fil d’un argumentaire fantaisiste qui s’invente sous nos yeux. Jusqu’à cette lapalissade éhontée qui renvoie toutes les théories sur le comédien dos à
dos : « Seul le spectateur est vrai. ».
Ainsi, qu’est-ce que WET ! ordonne : « Qu’il (le comédien) débarrasse les planches ! » ; que l’auteur et le spectateur,
magnifiés, occupent le terrain !
Manière forte, et ironique bien sûr, de court-circuiter toute analyse de l’illusion théâtrale.
Ce spectateur porté aux nues, Maya Bösch l’invente littéralement dans Un théâtre pentagone. Soit 6 heures de texte travaillées par 13 comédiens pendant 4 mois dans une
cabine d’enregistrement et présentées en installation sonore et visuelle pour un spectateur à la fois. Seul le spectateur est vrai. Posté dans le ciel genevois, isolé face à la
ville, matraqué par la prolifération des voix d’Ein Sportstück, le spectateur est celui de qui tout part et à qui tout arrive, un noyau sensoriel sur-puissant
qui ne cesse toutefois de se poser des questions sur ces égards oeil-du-prince qui lui sont faits au nom d’une vérité suprême qu’il incarnerait.
L’auteur placé au centre
Et dans ce Sportstück de plein ciel pour un spectateur vrai, quelle figure trouve-t-on constamment pointée, mise à la question, contaminant peu à peu tout le
texte ? « Madame l’auteure », cette « femme au goître bruyant ».
Maya Bösch l’introduit donc en plein centre de RE-WET ! puisque le coeur scénographique de ce spectacle sera une table avec six places. Soit un siège pour une
auteure différente à chaque représentation : chaque soir, une auteure sera là pour écrire en direct sur le théâtre, pour répondre de sa fonction de dramaturge (au sens
allemand de dramatiker, auteur de théâtre), pour examiner les pouvoirs du théâtre. Histoire d’ouvrir une discussion fondamentale sur la représentation.
Et le comédien brocardé
Ainsi, le comédien se retrouve-t-il à nouveau excentré. Après avoir été physiquement effacé dans Un théâtre pentagone (encore que les voix de stations urbaines
1 soient terriblement musclées, nervées, carnées ), le voici repoussé dans RE-WET ! vers les marges de l’acte théâtral. Et c’est bien cette dramaturgie-là qui
va structurer la pièce : la bataille de trois comédiennes, qui commencent à parler le texte dans des vitrines jouxtant et surplombant la salle de spectacle, bataille pour
prendre place dans un espace a priori donné à des auteurs et à des spectateurs. Véritables alliés du vrai.
Comme si Jelinek suggérait une lutte des classes théâtrale, engluée dans ce sado-masochisme propre aux relations scéniques. Lutte entre celui qui donne les mots, celui qui les
transmet et celui qui finalement les reçoit. Qui a le pouvoir ? Et quel pouvoir ? Car tout se calque chez Jelinek sur le modèle dominant-dominé.
Dramaturgie du conflit donc, entre les trois instances fondatrices du théâtre : celui qui écrit, celui qui parle et celui qui écoute. Avec toujours la même question
fondamentale : comment dire une langue qui prend tout à la fois la place du personnage et du comédien (« Les acteurs sont la parole, ils ne parlent pas ») ?
Comment habiter sur scène un corps donné pour inutile ?
Dans WET !,il y avait paradoxe. Paradoxe de trois actrices qui viennent dire qu’elles ne peuvent rien dire. Dans RE-WET !, il y aura extension de la
zone de combat, conquête de l’espace. Et production de commentaires sur le théâtre.