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Entretien

Interview de Sylvie de Braekeleer

Voyez-vous la pièce comme une interrogation sur le donjuanisme contemporain ?

La pièce va au-delà de la question de la séduction amoureuse, elle invite à une réflexion sur nos sociétés consuméristes, sur la difficulté de s’engager, d’assumer ses choix. Elle parle de la cruauté inhérente au rapport amoureux. De la manipulation aussi. Pour moi l’homme de Quelques-unes n’est pas un don juan, il n’a pas le réflexe du collectionneur. Par contre c’est quelqu’un de très lâche, et finalement peu sûr de lui. Il séduit malgré lui. Et puis, comme au travers de toutes ses pièces et films, Neil LaBute questionne la morale et l’éthique, que ce soit au niveau individuel ou sociétal.

Dans quel registre situez-vous la pièce ?

Si c’est une comédie de moeurs, alors elle est grinçante et décalée. C’est une fable qui nous permet de raconter autre chose sur les relations hommes/femmes. Neil LaBute aurait d’ailleurs bien pu inverser les rôles. Ce qui me frappe, c’est la grande solitude de tous ces êtres. Ils semblent avoir besoin de se composer un personnage social auquel leur moi intime ne correspond pas, c’est un phénomène typique de notre société.

En choisissant Philippe Jeusette, vous allez à contre-courant de l’image du play-boy.

Absolument, la distribution anglaise avait pris David Schimmer, comédien de la série Friends, je pense que c’est une erreur, c’est tomber dans le cliché du bellâtre, à mon sens ça réduit le propos.
Philippe Jeusette a beaucoup de charme, il est déroutant comme le personnage dont on ne sait rien sauf qu’il a rendu ces femmes heureuses le temps de leur relation. Elles en ont gardé un souvenir émerveillé, et une grande blessure au moment de la rupture. C’est d’ailleurs aussi à quatre portraits de femmes surprenantes que Neil LaBute nous convie dans cette pièce.

La scénographie d’Olivier Wiame s’affranchit, elle aussi, du réalisme.

Nous avons choisi de représenter l’espace mental de l’homme, de l’écrivain. Neil LaBute met d’ailleurs en évidence le hiatus qu’il y a entre la réalité et le rêve, le mythe, tel que celui de l’âme soeur ou du prince charmant.

Comment aborde-t-on ce texte qui joue sur le face à face et en même temps, tourne autour de l’évitement ?

Je cherche un langage au plus proche de la pensée en mouvement, en travaillant sur le rythme. Je cherche à articuler le cheminement intérieur de la pensée, contredit ou prolongé par un comportement corporel inconscient. Il y a une part de malaise dans cette pièce dont il faut rendre compte autrement que par les mots.

Est-il important d’avoir de la sympathie pour les personnages ?

Bonne question ! Il faut un minimum de sympathie ou alors de crédibilité. Cette pièce pourrait être montée de différentes manières, on pourrait rendre les personnages totalement monstrueux, parce qu’il y a une grande part de cruauté en eux. Mais ma démarche n’est pas celle-là parce que je crois que le spectateur doit pouvoir se projeter, se reconnaître dans ces personnages, même si Neil LaBute a une vision très noire des êtres humains. Si le théâtre ne peut pas changer les choses, il nous éclaire tout de même sur nos comportements.