« Quand j'écris sur un sujet, quel qu'il soit, je ne m'intéresse qu'à son squelette. Ce qui m'a intéressé avec Quartett, c'est de dégager la
structure des relations entre les sexes, de les montrer telles qu'elles me semblent vraies, et de détruire les clichés, les refoulements. Même si je vis moi-même d'illusions
dans ma vie sexuelle, je peux ne pas faire entrer ces illusions en ligne de compte quand j'écris. Mon impulsion fondamentale dans le travail est la destruction. Casser aux
autres leur jouet. Je crois à la nécessité d'impulsions négatives. »
(Extrait de « Je chie sur l'ordre du monde », entretien avec M. Matussek, 1982)
« Chaque texte nouveau est en relation avec quantité de textes antérieurs d'autres auteurs ; il modifie aussi le regard qu'on pose sur eux. Mon commerce avec des
sujets et des textes anciens est aussi un commerce avec un « après ». C'est, si vous voulez, un dialogue avec les morts. »
(Extrait d'un entretien pour Der Spiegel, 1983)
Jean Jourdheuil : Dans Quartett, on a l'impression que tu travailles le texte de Laclos, non pour l'adapter ou l'actualiser
mais pour le détruire.
Heiner Müller : Au fond, ce n'est rien de plus que ce que font les enfants avec les poupées. De temps en temps, l'enfant veut savoir ce qu'il y a dans la
poupée. Pour cela il faut la casser, sinon on ne saura jamais ce qu'il y a dedans. La seule morale de l'art est en fait une pulsion anthropologique : vouloir savoir ce
qu'il y a dans la poupée.
Jean-François Peyret : Et dedans il y a de la sciure !
Heiner Müller : Et c'est pour cela que ça devient du théâtre. »
(Extrait de « La littérature va plus vite que la théorie », 1983)
Heiner Müller : Je n'ai jamais lu Les Liaisons dangereuses. Je veux dire que je l'ai lu, mais seulement en diagonale. Si je
l'avais lu dans le détail, j'aurais perdu l'impact, la puissance du texte...
Sylvère Lotringer : Ce qui vous intéresse, ce n'est pas seulement de comprendre un texte comme le ferait un lecteur ou un critique.
H.M. : Non. D'abord je le bouffe, et après je le comprends. Le plus important, c'est le souvenir. Et l'émotion est le seul moyen de retrouver la mémoire de
la situation. En fait, je ne ressens pas l'émotion à l'instant où elle m'habite. Elle ne revient qu'au moment où je l'exprime par l'écriture. Alors je la porte en moi, et je
peux en faire autre chose. Je peux l'incorporer à ma propre expérience... J'ai écrit Quartett lorsque j'étais en Italie, près de Rome. J'avais là une
maison au milieu des arbres. Mon ex-femme y vivait avec un autre homme et ça m'était égal parce qu'elle m'en avait parlé avant. J'avais une chambre à l'étage, et c'est là que
j'ai écrit la dernière partie du texte, qui était vraiment décadente.
S.L. : Vous étiez séparés à ce moment-là ?
H.M. : Non, nous étions encore mariés, mais j'avais une autre compagne et elle était avec cet homme, qui était fou d'elle. J'étais en haut, j'écrivais.
C'était aussi la première fois que j'utilisais une machine à écrire électrique. Ça a été un facteur très important pour cette pièce. Ça ne va pas plus vite si on ne sait pas
comment s'en servir, mais cela crée un autre rapport au texte. Cela me donnait beaucoup plus de distance par rapport à moi-même, et, par conséquent, l'horreur pouvait même
donner lieu à un plaisir d'écrire. »
(Extrait de « Allemand, dîtes-vous ?, 1988)