Ce texte résulte d’une série de conversations, d’abord informelles, puis de plus en plus précises, orientées, entre une comédienne, Marie-Catherine Conti, et un auteur, Danièle
Sallenave.
Pendant plusieurs mois, à intervalles réguliers, nous nous sommes rencontrées, jusqu’à ce que l’auteur s’empare de ces matériaux pour bâtir le monologue de l’actrice. C’était un
objet nouveau qui naissait ainsi. Il s’est écrit pour rendre compte d’une double expérience : celle d’une comédienne, celle d’un auteur, qui croient toutes deux que le
théâtre est la condition d’une survie de l’intime, de l’imaginaire de chacun de nous, une défense du for intérieur contre l’asservissement du collectif marchand.
De là un personnage est né, celui d’une femme, une comédienne.
De retour de tournée, elle s’interroge : pourquoi, comment, a-t-elle choisi de faire du théâtre? Quels rêves la portent ? Les siens ? Ceux d’un père venu d’Italie
avec son physique de cinéma ?
Dans la voix de cette femme seule en scène, d’autres voix résonnent, et des personnages invisibles surgissent - mémoire du théâtre, souvenirs de l’enfance, images du père.
Là, sur une scène dépouillée, une parole têtue se fait entendre : sans le théâtre, nous serions tous des vivants affairés, sans âme; sans le théâtre, comme aussi bien sans
l’art, la musique et les livres, nous serions à jamais prisonniers de cette « mer gelée » que, disait Kafka, il faut briser en nous afin de faire surgir les eaux libres…
…Quand même.
Danièle Sallenave
Un père avec un physique de cinéma venu d’Italie…
Une bâtisse de l’an mille près du Lac Majeur, occupée au mois d’août pour les vacances…
Des cousins, gamins aux pieds nus, insolents, courant comme des chèvres…
Une grand-mère qui parle du diable en riant…
Les chants de montagne a capella sous la vigne haute, les soirs d’été…
La tête qui tourne durant deux jours à cause de l’air trop fort, de l’eau trop pure, du lait trop riche…
Une autre langue qu’on ne comprend qu’avec les yeux, qu’on baragouine quand on revient en France, dans la Beauce, à l’école, devant toutes celles qui ne savent rien de cette
Italie, rien de cet autre monde…
Un père étranger, un pays étranger. Pour moi, c’était une différence à ajouter, une part en plus, comme un joker, oui, la conviction intime qu’il y aurait toujours cette carte à
jouer, une sorte de deuxième chance, de deuxième vie… une part de soi qui attend…à côté.
« Son côté italien », qu’ils disaient…
Marie-Catherine Conti