Avec "Cleansed-Purifiés", Sarah Kane radicalise son travail sur ce qu'il est si difficile de dire, et presque impossible à montrer : cet obscur faisceau de désirs et de peurs qui s'inscrit dans notre chair et que, faute de mieux, nous appelons amour. Dans "Cleansed", on se drogue, on se tue, on change de sexe. Electrochocs, torture, séances de peep-show. Couple homosexuel, couple incestueux. On oscille entre tragique et grotesque. Mais Kane ne se livre pas à des variations sur ce qui pourrait apparaître comme ses thèmes préférés. Elle refuse encore plus vigoureusement tout "réalisme", elle nous propulse dans la réalité de l'imaginaire, on est passé de l'autre côté, celui des fantômes et des ombres de la nuit, la nuit des corps et des âmes. Mais ce n'est pas parce que la vie selon Kane, la vie qui importe, celle qui tout entière tient dans le lien à l'autre, à soi, est pour l'essentiel un malentendu, qu'il faut en pleurer. "Cleansed" parfois s'éclaire d'un rire, d'une grâce. Peu importe. Peu importe qu'on soit ou non sensible à ce qui, de plus en plus, apparaît comme une quête de l'amour, une dénonciation de l'amour comme fantasme, une aspiration à l'amour dépouillé de désir. "Cleansed", au fil de sa galerie de supplices et de sketches par instants poignants, sème le trouble en brouillant tous les repères, crée du désordre en proposant une représentation impossible, et élabore un style qui permet de passer du trivial au fantastique, du vulgaire à l'élégiaque, pour accueillir la possibilité de l'innocence. Une innocence d'après la faute, et la souffrance, et la perte. Une petite innocence fragile, vacillante, qui, simplement, au terme de la représentation, a eu lieu.
Evelyne Pieiller (traductrice)
UBU n° 15