Parce que j’ai besoin de cette fidélité à une pensée dans le temps, jamais ébréchée, faisant de moi un enfant. Parce que j’ai besoin de cette pensée de Radovan Ivsic qui donne vie à une écriture de théâtre, à une poésie, dont les mots sont ravitaillés par une clarté venant des années-lumière. Ici, chez lui, dans ses mots, rien de feux follets, de joujou pour distraire, pour séduire ; mais tout faire pour savoir aimer, savoir donner, et être sûr de se dire, que pour dire avec les mots il ne faut jamais s’en servir pour se maquiller, sinon ce serait tricher, accepter d’être empoisonné.
Jacques Bioulès
|Parce que j’ai besoin des précipices muets, comme le dit le personnage du plongeur.
Parce que j’ai besoin, comme le dit si justement AIAX
“ Ouvre- moi largement les yeux.”
Parce que j’ai besoin comme le dit le personnage du metteur en scène
Je suis la mélodie des espaces plus lumineux
Parce que j’ai besoin de dire comme le dit XAIA
Je t’ai sur le bouton de la langue
Parce que j’ai besoin comme le dit le petit livre bariolé
Juste
Parce que j’ai besoin comme le dit les oeuvres complètes
Le châtiment éternel pour le metteur en scène
Parce que j’ai besoin comme le dit le messager
A mon goût, il n’y a pas eu assez de sang
Parce que j’ai besoin comme le disent les motorreurs
Jusqu’à l’os anéantir ! Anéantir ! Anéantir !
Parce que j’ai besoin comme le dit Compi
Aiax-connexion Troie ? Aiax-connexion Grèce ? Aiax-connexion Sophocle ?
Aiax-connexion Saturne ?
Parce que j’ai besoin comme le dit le Répondeur téléphonique
Les oeuvres complètes sont en conférence. Rappelez demain. Vous pouvez laisser votre message. Parlez au signal sonore.
Parce que j’ai besoin de tout cela.C’est tout.|]
Jacques Bioulès
Premièrement : par le luxe qu’offre l’amitié.
Deuxièmement : par la fascination de leur émotion et non par ces discours sans pensée s’encombrant d’inutiles signes usés depuis plusieurs milliards d’années.
Troisièmement : la redite de confirmer des émotions troublantes.
Quatrièmement : le plaisir d’évoquer entre nous nos frémissement précédents, ou à découvrir. Cinquièmement : être ensemble dans la multiplicité des résonances.
Et pour finir : l’évidence d’aimer les mêmes choses dans le même horizon, au même lever du jour, au même coucher, à la même nuit. Jacques Bioulès
|Il est là,
et à chaque instant il doit savoir disparaître.
Avec les comédiens il doit jouer à Colin Maillard.
Il est là,
avec patience et préméditation ;
là
pour recevoir de face les motorreurs et les motorreuses, les oeuvres complètes
et l’envol du messager.
En profondeur, il est là
pour prendre le plongeur, le metteur en scène.
Il est là
pour accepter les pirouettes du petit livre Bariolé.
Il est là
une fois encore pour parler de l’éternel et du présent lorsque Aiax et
Xaia arrivent.
Il est là
et fait oeuvre de boîte magique, de patient de présent.
Il est là,
presque au garde-à-vous, et exécutant, pour recevoir Compi.
Il est là,
insondable, pour accueillir le répondeur téléphonique.
Il est sans cesse là
pour pouvoir dire qu’il est apprenti et fondamental, et qu’il sait lorsqu’il le faut,
savoir renoncer à l’ensemble du monde.|]
Jacques Bioulès
PREFACE D’ANNIE LE BRUN A POUVOIR DIRE OU AIAXAIA
{dans À distance . J.J. Pauvert aux Èditions CARRERE 1984 }
Cette pièce est née du désespoir. Non d’un désespoir personnel mais d’un désespoir devant l’état du théâtre aujourd’hui, pour ne pas dire devant l’état du monde. Car si on n’a
jamais tant produit de spectacles, on chercherait en vain un nouvel espace théâtral qui est à l’imaginaire d’une époque ce que l’horizon est au voyageur, ce que la parole est à la
respiration.
Conscient dès 1967 de la gravité de la partie qui se perdait là, Radovan Ivsic affirmait alors que « le théâtre est l’ennui subventionné », que « le théâtre est
l’excrément du pouvoir » et qu’enfin « il n’y a pas crise du théâtre mais crise du corps ». On aurait mauvaise grâce à prétendre que depuis les choses ont quelque peu changé.
La tendance à la neutralisation du théâtre s’est seulement confirmée quand, pris entre le terrorisme du spectacle visuel où le mot n’a plus de sens et le terrorisme du spectacle
engagé où le mot n’a plus qu’un seul sens, le théâtre est devenu un espace sans perspective, un espace sans profondeur. Mais alors pourquoi écrire une nouvelle pièce, pour quoi
maintenant et pas avant ?
La vérité est que la critique du théâtre ne peut se faire, n’a jamais pu se faire hors du théâtre, en même temps qu’il ne peut y avoir de véritable théâtre aujourd’hui qui ne soit
la critique du théâtre d’aujourd’hui. Et on ne saurait par ailleurs passer sous silence l’insistance avec laquelle Vlado Habunek, un des rares metteurs en scène de ce temps dont
l’intelligence théâtrale n’aura pas cédé à la pression idéologique, a fait en sorte que cette pièce surgisse*. Seulement, dès lors que Radovan Ivsic se refusait de concevoir le
moindre projet ne rendant pas compte de la radicalité de ses positions, il était inévitable que cette pièce l’amène à affronter le problème fondamental du théâtre aujourd’hui qui
est d’abord un problème d’optique, dans tous les sens du terme : la seule façon d’échapper à la myopie des spécialistes du théâtre est de détruire le mirage d’une spécificité
théâtrale pour aller au-devant des ombres que dissimule le théâtre contemporain. Et en commençant par déchirer l’écran de l’actuel consensus culturel, Radovan Ivsic ne s’est rien
proposé d’autre que de ramener sur la scène d’aujourd’hui une violence qui est celle de la pensée.
Il s’en est suivi une pièce qui ne ressemble à aucune autre, un spectacle qui tourne le dos à l’époque pour nous conduire en deçà du spectaculaire. Car Aiaxaia ou pouvoir
dire est d’abord un voyage, un vrai voyage au pays du langage et dont les péripéties émergent d’un flot de questions : Pouvons-nous encore dire ? Que pouvons-nous
dire ? Comment pouvons-nous dire ? Quand pouvons-nous dire ? Jusqu’à quand pouvons-nous dire ? Jusqu’où pouvons-nous dire ? Autant d’interrogations dont
les réponses peuvent ouvrir ou fermer l’espace du théâtre en foyer de liberté ou en prison de l’imaginaire. Tel est, je crois, le ressort dramatique de cette pièce : des
conditions faites au langage dépend très exactement notre liberté.
Point de vue de poète, assurément, si le poète est celui dont la parole élargit l’horizon. Mais aussi point de vue qui peut devenir celui de chacun de nous qui sentons l’horizon
se restreindre à mesure que le langage se laisse chaque jour un peu plus frapper d’insignifiance, reflétant en cela fidèlement le processus d’indifférenciation généralisée qui
aura marqué cette fin du XX° siècle. Il serait temps qu’on y prenne garde car au cours de cette histoire qui est autant la nôtre que celle d’Aiaxaia, quelque chose est en
train de mourir, et c’est le sens. Non pas le sens littéral mais l’idée même du sens qu’il convient ou non de donner à la vie. Et il serait vain de s’attarder à chercher ailleurs
l’origine de l’actuelle crise du théâtre : comment devenu inapte à poser la question du sens, le théâtre pourrait-il être lui-même en quête de son propre sens ?
On pourra alors mesurer quelle distance Aiaxaia ou pouvoir dire prend avec l’époque pour demander, à travers la discordance des paroles contradictoires, divergentes ou
parallèles : où, quand, comment le sens se perd-il, se trouve-t-il ? Pourtant, la mise en présence des registres les plus dissonants n’aboutit pas ici à cet éclatement
du langage devenu aujourd’hui classique et qui constitue le triomphe du non-sens en même temps que l’impasse de notre modernité. Au contraire, c’est l’extrême violence de cette
dissonance – violence telle, que rien et encore moins quelque solution idéologique, ne peut plus dès lors neutraliser – qui, paradoxalement, va faire surgir une harmonie nouvelle.
Harmonie paradoxale entre l’immémoriale sauvagerie du cri et la barbarie hygiénique de la voix artificielle. Là réside sans doute la déroutante nouveauté de cette pièce dont
l’unité est de n’en pas en avoir. Plus exactement, son unité est d’imposer à chaque instant, ici et maintenant, une diversité de lieu, de temps, d’action qui, au-delà du mélange
des genres, installe un jeu de miroirs sans fin entre le passé et le futur, le réel et l’imaginaire, le haut et le bas, la vérité et l’illusion… Prisme d’une liberté radicalement
nouvelle à l’intérieur duquel la parole de chaque personnage se développant en relais de la parole des autres ouvre l’horizon comme un éventail. Et cela pour donner non pas une
réponse mais pour dévoiler dans leur perspective infinie les questions qui se formulent au plus enfoui de nous-mêmes.
En fait, Aiaxaia ou pouvoir dire ne dure que le temps de la mise en place de cet espace. Comme si la quête du sens était très concrètement liée à la possibilité de
déploiement du langage au-delà de sa réalité conventionnelle, et donc abstraite. Comme s’il s’agissait de redonner au langage son corps perdu. Entièrement construite sur les
structures miroitantes du langage Aiaxaia ou pouvoir dire se confond avec une reconquête, mot après mot, de l’espace de la parole. Espace métaphorique de l’affrontement
du corps et du langage qui est celui-là même du théâtre parce que le théâtre a le pouvoir exclusif de le représenter. Espace s’ouvrant ici entre l’absence et la présence,
tel une métaphore du néant répercutée à perte de vue pour laisser voir que le sens du théâtre est de poser infiniment la question du sens.
Alors regardez bien : entre Ajax d’il y a 3000 ans et Xaia d’il y aura 3000 ans, vous voilà aujourd’hui spectateurs d’un abîme qui est celui de votre liberté.
Août 1983