C’est une histoire de mots. Une histoire d’amis.
C’est l’histoire de trois syllabes qui détruisent deux amis. H.1 se rend chez son ami H.2 : cela fait longtemps qu’ils ne se sont plus vus, eux qui sont amis depuis
l’enfance, qui sont l’un pour l’autre des frères.
Alors, H1 voudrait comprendre. Il obtiendra son explication : un jour, en parlant à H2, il a dit quelque chose…il a employé une certaine expression…il a parlé sur un certain
ton…
C’est de cela qu’il s’agit.
C’est de cela qu’ils parleront. De cela seulement…
Léonie Simaga
Pour un oui ou pour un non
par Léonie Simaga
La question du roman
Le théâtre de Nathalie Sarraute vient du roman, il en est même selon elle le « résidu ». Je me suis d’abord penchée sur ce qu’elle dit du personnage romanesque, notamment
dans L’Ère du soupçon : il a tout perdu, biens, caractère, nom propre. C’est un « je anonyme » qui occupe la place. En effet, puisque la définition même de la
personne était devenue problématique (Marx, Freud, Saussure), comment continuer à « croire » au personnage ? Le lecteur doit donc être amené à s’intéresser à la
complexité de la vie psychologique plus qu’à ses supports. L’exploration de cette matière psychologique amène alors Sarraute à découvrir et « mettre en mots » les tropismes,
ces « phénomènes ultrarapides, presque imperceptibles qui accompagnent toute situation de communication humaine et sous-tendent le dialogue comme la base psychologique
continue à partir de laquelle ils se développent… sans qu’eux-mêmes donnent lieu à une formulation directe. » J. Pierrot.
Regard sur les mises en scène du théâtre de Sarraute
Les artistes qui, les premiers, ont monté Sarraute, ont le plus souvent travaillé, sinon avec elle, du moins, sous son regard. Que disait Nathalie Sarraute de son théâtre, de ses
textes joués ? Elle soupçonnait le théâtre comme elle soupçonnait le lecteur : « Tel le chien de Pavlov à qui le tintement d’une clochette fait secréter de la
salive, sur le plus faible indice, il fabrique des personnages ...] Il faut donc empêcher le lecteur de courir deux lièvres à la fois, et puisque ce que les personnages gagnent en
vitalité facile et en vraisemblance, les états psychologiques auxquels ils servent de support le perdent en vérité profonde, il faut éviter qu’il disperse son attention et la
laisse accaparer par les personnages ...] »1]. En se rangeant à cette conception, on
cherche à détruire le personnage pour qu’apparaisse la vérité psychologique, l’explosion émotionnelle, l’analyse de l’humain. C’est, on peut le dire, l’« orthodoxie » de la
mise en scène de l’écriture de Nathalie Sarraute. On peut s’en écarter en effectuant quelques variations : un ou deux fauteuils en cuir, un tapis esquissant non pas un
intérieur, mais une intimité, un enfermement aussi, une table près d’une fenêtre dessinant un espace mental, deux costumes-cravates, interchangeables, symboliques, conceptuels.
Mais, toujours, le soupçon doit être là, faute de quoi on manquerait, semble-t-il, ce qui fait de ces textes un théâtre moderne, toujours d’avant-garde, révolutionnaire.
Des indices données par l’auteur
Elle a déjà été suivie à la perfection par Claude Régy ou Jacques Lassalle. Pour ma part, j’essaie de me détacher des propos de Nathalie Sarraute sur son œuvre et de chercher la
logique propre au texte lui-même. Nathalie Sarraute nous fait découvrir combien le moi n’est ni unifié, ni cohérent, combien innombrables sont les lois psychologiques qui peuvent
en rendre compte, comme il est difficile de construire un « individu ». Mais elle nous livre aussi des indices sur l’identité de l’ « individu ». Dans Pour un oui ou
pour un non, le texte nous apprend que H. 1 donne des conférences, qu’il a du succès, qu’il est un mari amoureux et un père de famille heureux (plusieurs enfants). On sait
que H. 2 est un poète, qu’il a des velléités d’écrire ou de dessiner, qu’il peut se voir ou être vu comme un « raté », un « écorché ». Je reprendrais volontiers à mon
compte, pour le théâtre, les propos de Jean Pierrot à propos des romans de Nathalie Sarraute : « À travers les personnages qu’elle met en scène à l’occasion de ces
conversations, elle n’a pu s’empêcher, ...] d’introduire une série de notations et de remarques qui concernent leur condition sociale. Ainsi s’est peu à peu dessinée à travers ces
romans, touche après touche, et comme insensiblement, une peinture de la société française contemporaine qui, même si elle ne fait porter l’éclairage que principalement sur la
petite et moyenne bourgeoisie parisienne, ne manque ni d’intérêt, ni en définitive de profondeur. »2] Je me rallie avec un enthousiasme sans doute enfantin et peut-être téméraire à cette opinion.
Une mise en scène réaliste
Nous essayerons de faire ce que l’auteur fait, dans le processus d’écriture : partir du réel, tel qu’il est, et « zoomer », s’approcher, pénétrer, voir dedans, dessous.
Partir du réalisme, d’une esthétique réaliste, naturaliste même du personnage grâce aux informations données par le texte. Nous partirons de ces deux amis-là, et pas d’autres, et
laisserons cette langue faire, pénétrer, effacer les contours, atteindre l’indicible, l’innommable. Nous réaliserons alors que ce qui se passe profondément chez ces hommes, en
face de nous, se passe aussi en nous. C’est le point, fabuleux, d’arrivée, non de départ. C’est le dévoilement, le « spectacle ». Pour un oui ou pour un non raconte
une histoire, simplement. On croit qu’il n’y a pas de commencement, et pourtant cette histoire a un début. On croit la fin arbitraire, or elle est l’accomplissement d’une fatalité
qui nous est annoncée. On croit qu’elle n’avance pas, or elle est rythmée comme un film d’action. On croit qu’elle met en présence des entités abstraites, des substances
pensantes, des consciences, or elle réunit avant tout des corps, des hommes qui nous ressemblent de manière affolante et jubilatoire.
Propos recueillis par Joël Huthwohl,
Conservateur-archiviste de la Comédie-Française.