Pour Wagner interrogera les désirs inassouvis.
Je parlerai de batailles, celles que nous nous imposons. Celles que nous menons et perdons.
Je parlerai de ce qui nous empêche de. De ceux qui nous empêchent. De ceux qui nous nuisent.
De nos paysages paranoïaques intimes. Des vaches et des ricanements.
Je dirai cette femme présente à mes côtés depuis tant d’années, son balcon barricadé, ses arbres comme des remparts, ses couteaux plantés dans les portes des voisins, ses lieux
fermés à la lumière.
Je dévoilerai le complot ourdi de toute part, les machines à influencer fabriquées contre nous, les organisations secrètes et leurs méthodes d’action.
Je reconstruirai les tours du World Trade Center.
Je partirai de cette phrase de la Bible, que l’on retrouve dans les Psaumes et dans l’Evangile :
“Ils m’ont haï sans raison”.
Il y a 25 ans, sur le chemin de l’école, j'avais observé que les personnes que je croisais agissaient comme si de rien n'était.
Elles me saluaient, me souriaient parfois, et continuaient leur chemin. Et plus elles agissaient de manière "naturelle", plus j'étais convaincu qu'elles faisaient semblant,
qu'elles trichaient, qu'elles avaient quelque chose à cacher. Ces modes comportementaux, presque identiques d'un individu à l'autre, étaient pour moi la preuve de l'existence
d'une gigantesque organisation dont l'un des objectifs était de m'élever dans l'ignorance totale de la réalité. Dès que j'étais seul trop longtemps, l'organisation s'arrangeait
pour que des êtres d'apparence humaine, fabriqués par eux, puissent venir comme si de rien n'était à ma rencontre, afin que jamais je ne puisse douter d'appartenir à une
communauté. Mais je savais que tout ceci n'était que mise en scène. Après les avoir croisés, je me retournais subitement pour les surprendre. Et sur le chemin de l'école, ces
individus continuaient à faire semblant, comme s'ils avaient tout prévu, jusque dans la possibilité même de ce retournement. Je les voyais s'éloigner et je sentais bien qu'ils se
retenaient de rire.
Frédéric Ferrer
Le fou n’est point l’homme qui a perdu la raison ; le fou est celui qui a tout perdu, excepté sa raison.
Gilbert Keith Chesterton
C’est la fête en ville. Danses, rires, alcools. Un jeune homme s’enfuit vers les forêts, court à travers les champs, rejoint des vaches dans une étable.
Sur son balcon, une femme lutte contre ceux qui veulent lui prendre son enfant.
Dans la rue, des hommes et des femmes ricanent et parlent à voix basse.
Sur un lac, Louis II de Bavière étrangle son psychiatre.
Dans les sables, un concert improbable mené par les chefs, galvanise les soldats morts.
Un homme étrangle sa femme, égorge ses enfants, sort en ville et tue froidement hommes femmes et enfants.
Des paysages pour dire la paranoïa. Pour dire le développement insidieux d’un système délirant impossible à ébranler et qui s’instaure avec une conservation complète de la clarté et de l’ordre dans la pensée, le vouloir et l’action.
De nombreuses interprétations sont des illusions de la mémoire, c'est à dire représentent des objectivations illusoires, dans le passé, d'images où s'expriment soit la conviction
délirante, soit les complexes affectifs qui motivent le délire, écrit Jacques Lacan dans sa thèse de doctorat, « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité ».
Dire ces illusions de la mémoire. Comme autant de paysages construits, oniriques. Fabriquer du passé, c’est à dire relier ce qui ne l’est pas, établir des correspondances, donner
corps à cette réalité fabriquée, vécue, traversée.
Des paysages pour dire aussi la lente découverte d’un individu, l’un des plus grands dramaturges de son temps, méprisé, torturé par des gueux, devenu homme-animal, et assassin
(mass murder).
L’idée de ce spectacle est née il y a quatre ans lors de la découverte dans une revue de psychanalyse d’une étude du cas Wagner.
Ernst Wagner est né en 1872 et mort en 1938. Instituteur allemand (dans le Wutemberg), écrivain et dramaturge, il souffrit pendant douze ans d’un délire de persécution sans mot
dire : il était convaincu que ses actes de bestialité (sodomietaten) dans les pâturages proches de son logement étaient connus de tous les habitants du village et de la
région. Pour en finir avec cette souffrance, il tue neuf personnes dans le village de Mülhausen, qui murmuraient à son passage à propos de sa bestialité ainsi que sa femme et ses
quatre enfants, pour leur épargner d’avoir un mari et un père criminel. Mais il n’arrive pas à se suicider comme il l’avait prévu. Ayant été jugé irresponsable de ses actes, il
passera le reste de ses jours (25 ans) interné à l’hôpital psychiatrique de Winnenden. Son psychiatre, Robert Gaupp, fera de Wagner, à travers une monographie exhaustive, le
paradigme du “vrai paranoïaque”.
Pendant son internement, Wagner poursuit son oeuvre. Il écrit Délires, une pièce de théâtre pour dire sa maladie et sa vision du monde à travers celles de Louis II de
Bavière, protecteur de l’autre Wagner.
Je n’ai pas travaillé immédiatement sur ce sujet. Mais je n’ai cessé d’y revenir et de tourner autour. Bien sûr, il y a l’acte, le déclenchement de la violence, le crime qui
propulse l’assassin dans un autre monde. Mais ce qui m’intéresse davantage ici, c’est la construction délirante, c’est le mécanisme d’élaboration de la paranoïa, comment un
individu finit par interpréter, en inventant des relations entre des idées, des évènements, des vivants, et comment ces interprétations crées par son esprit deviennent
pour lui vérité, une vérité qui est une souffrance, souvent incommensurable, jusque dans sa propre chair, tant parfois les mots sont aussi des armes physiques, une
souffrance telle qu’il finit un beau jour, sans trop savoir pourquoi ce jour là, par tuer celui ou celle qui le persécute.
Je suis la souffrance faite chair écrit Ernst Wagner.
Pour Wagner sera une traversée intime des paysages paranoïaques. J’emprunterai à Wagner sa tentative, celle de dire le délire. Délire de grandeur et de persécution, d’interprétation, de plagiat, érotomanie. J’établirai des correspondances : Wagner et Wagner (Ernst et Richard), Louis II et Aimée, la femme sur son balcon barricadé et la Walkyrie, l’hôpital et les soldats du désert, le plagiat et le passage à l’acte.