POURQUOI AS-TU CHOISI DE MONTER PLANÈTE DE EVGUÉNI GRICHKOVETS ?
La culture et la littérature russes m’ont toujours passionné: j’ai déjà monté La Mouette de Tchékhov et aussi deux spectacles à partir d’un auteur moins connu, Daniil Harms, mais dont je crois Grichkovets assez proche. Il y a d’ailleurs des citations de Harms dans Planète. Ça faisait un bout de temps que je voulais travailler sur un texte de Grichkovets qui est à la fois un auteur contemporain russe très moderne mais également ancré dans une certaine tradition littéraire que j’aime, celle qui vient de Gogol. Une tradition faite d’une vision du quotidien qui a une furieuse tendance à déraper vers une certaine et humoristique vision magique du monde, en tout cas poétique et métaphysique. Un courant qui s’interroge sur notre monde en se demandant : « Et si on le regardait à l’envers, comme s’il était étranger, comment le comprendrait-on?... Et si on le mettait sens dessus dessous, est-ce qu’on lui trouverait enfin un sens ? ».
EN QUOI L’ÉCRITURE DE CET ECRIVAIN T’A PERSONNELLEMENT TOUCHÉ ?
Une des richesses de l’écriture théâtrale de cet auteur c’est qu’il est également comédien et metteur en scène. Il a donc un rapport particulier à la scène et à l’écriture. Je crois que son écriture naît autant du plateau que le plateau de son écriture. Et puis, encore une fois, il me semble, dans son écriture et dans ses mises en scène, d’une grande modernité. Son écriture est dénudée, très contemporaine y compris dans le registre de jeu qu’il demande. Et puis Grichkovets, sans en avoir l’air, je veux dire sans que ça paraisse sérieux, aime jouer avec les conventions théâtrales. Chez lui, elles deviennent presque comme le support à un jeu cérébral pour moi, et je crois pour le spectateur, extrêmement agréable à pratiquer. Par exemple, dans Planète, le personnage part du principe que cette femme peut voir le public (ce qui pourrait l’effrayer), mais qu’elle ne peut pas le voir lui (puisqu’il n’est pas dans sa vie). J’aime ce genre de jeu sur les conventions, d’abord parce que c’est du plaisir et puis surtout parce que je crois que c’est ça qui rend le théâtre vivant et encore et toujours pertinent.
DE QUOI PARLE PLANÈTE ?
Cette pièce nous parle de où nous entraîne la nécessité de la rencontre ou la non-rencontre amoureuse et les questions que cela nous pose. Une des questions qui est posée est de savoir si cette rencontre doit se passer, c’est-à-dire s’il y a une «raison » pour qu’elle se passe et si elle se passe, à quoi doit-elle ressembler et où nous emmène-t-elle. Au final, Grichkovets nous livre une interrogation de type métaphysique sur nos vies au travers de cette question de la nécessité ou non de la rencontre amoureuse. Une métaphysique particulière, qui part de l’idée que la vie est infiniment légère ! Qu’est-ce que la relation amoureuse finalement ? Le hasard d’une danse inutile et qui n’aura pas lieu, mais qui doit quand même exister. D’où le travail que nous avons fait avec la musique. Tous les interprètes sont musiciens, même si, à l’exception de Mathieu Dumont (mais Mathieu est aussi barman du Théâtre Les Tanneurs), ils sont d’abord comédiens ou, en ce qui concerne Lazara, danseuse.
QUELLE VA ÊTRE LA PLACE DE LA MUSIQUE DANS TA MISE EN SCÈNE ?
J’avais envie de travailler avec la musique à cause de la danse et aussi de l’allusion dans le texte à une chanson « idiote » mais qui parle d’amour donc
qui « parle de toi ». C’est pourquoi les personnages, l’homme et la femme, sont à la fois musiciens et en quelque sorte « doublés de musique ». Du
point de vue du registre, on a travaillé sur des chansons d’amour très connues. Les spécialistes pourront peut-être reconnaître Purple Rain, Bang Bang ou
La foule… et certains puristes seront en droit de nous faire la gueule… Nous nous ne sommes pas très orthodoxes du point de vue musical… Et puis, je me suis souvenu que
Tchékhov disait à propos de La steppe, une de ses nouvelles les plus célèbres et qu’il était en train d’écrire, qu’une « nouvelle sans femme était comme une
locomotive sans vapeur ». Chez Tchékhov, la femme c’est l’énergie. C’est une idée que je partage (je ne me souviens plus si c’est lui qui me l’a donnée ou pas cette idée).
C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à Lazara, qui est une danseuse très « physique », mais aussi batteuse, d’être présente sur le plateau. Une drôle de
présence d’ailleurs, que j’aime beaucoup, une présence calme et douce, inspirante, mais qui a certain moment peut se déchainer, donner de la pulsation, la ville, la vie. Une
énergie musicale qui a quelque chose du rock de garage, du pur, de l’impulsif. D’où aussi la présence de Mathieu Dumon, bassiste du défunt « Hulk » et de
l’actuel « Les Anges » et l’idée de confier le rôle de la femme à Bénédicte Chabot, qui est comédienne, mais aussi chanteuse et violoniste dans plusieurs groupe
de rock dont « Les Vaches Aztèques » ou « Monsieur Smits ». Quant à Cédric Le Goulven avec lequel j’ai déjà travaillé sur Harms et Tokyo
notes, s’il n’est pas vraiment musicien, il est pour moi comme l’incarnation de la « posture rock »…
Et puis, pour moi, le travail avec la musique est comme la trame de Planète. Cela permet au corps d’être impliqué par la musique, de parler à travers la musique. Et ces images
musicales contribuent à guider le spectateur dans le voyage auquel nous invite Grichkovets.
Et puis il y a aussi les images de Michèle Hubinon. Elles sont là aussi autant pour des raisons rythmiques, presques physiologiques que narratives. Elles donnent à sentir autant qu’à voir. Tout ce que l’on peut voir au travers d’une fenêtre, quand on y pense, c’est incroyable…
OÙ VEUT-IL NOUS MENER ? Dans Planète, c’est un voyage dans et autour de la pensée que nous propose Grichkovets. Un voyage cérébral plus que physique donc, tout en légèreté et aussi en ruptures. Comme si on se laissait glisser dans ses pensées, ses interrogations, ses mots. L’homme commence à suivre une ligne de pensée puis se décale vers ailleurs, pour prendre du recul ou plus précisemment une tout autre perspective. Voir les choses par le petit ou le grand bout de la lorgnette ? Par dessus ou par dessous ? Par devant ou par derrière ? Grichkovets, tout comme Daniil Harms, joue du contre-sens sans jamais aller vers l’absurde, avec une mauvaise foi intellectuelle jouissive parce qu’elle nous emmène précisemment là où l’on n’avait pas du tout prévu d’aller.