Dans la manière, dans la forme de ce qui est dit, au théâtre, quelque chose est contenu, bien plus fort que dans les discours, les opinions et autres dénonciations irréprochables : à bas la guerre, non à l'argent, les autres ont tort, que meure la bêtise… C'est aussi dans la quête de la forme que peut se dégager au théâtre le sens dont nous avons besoin.
En cela, je pense aussi qu'il est plus urgent de montrer que d'expliquer. Que c'est là, même, notre seul et essentiel travail au théâtre : montrer, quoi montrer, comment
montrer. Et sans exclure le texte, non, car la parole doit être montrée elle aussi.
Le théâtre ne sert aucune cause, au contraire, pour moi il doit empoisonner la réflexion et tenter de nous faire sortir de nous-mêmes. En cela, peut-être, il est politique.
Quand j'écris, je vise quelque chose d'autre que l'anecdote.
Quand nous travaillons, je dis souvent : «Non, ça, ça ne m'intéresse pas, c'est anecdotique», anecdotique, cela veut dire pour moi qu'il n'y a rien d'autre derrière la
chose que le reflet de la chose elle-même.
Les choses qui m'intéressent valent pour ce qu'elles sont capables de révéler d'autre, de différent, voire de contraire, c'est leur profondeur qui m'intéresse.
Je vise quelque chose derrière l'action, les mots, la situation. Quelque chose qu'on ne doit pas pouvoir désigner simplement, quelque chose qui doit apparaître, quelque chose
qui doit s'immiscer, se glisser entre les lignes des gestes et des phrases prononcées comme une réalité fantôme bien plus présente, bien plus forte sous cette forme que si elle
était désignée par le texte ou par le jeu des interprètes, par leurs intentions affirmées, soulignées.
Une réalité fantôme comme ces membres fantômes, ces jambes ou ces bras qui ont été amputés et dont la présence continue à se faire ressentir.
Extrait de Théâtres en présence, Actes Sud-Papiers, collection Apprendre, Arles 2007, pp. 25-27