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Présentation

Après Pasolini, le dernier et désespéré Pasolini de Petrolio et de Salò, Motus a décidé de continuer, avec la même urgence, à retracer un passé de plus en plus proche du présent.
« L’âge des effondrements a été inauguré », pour citer le beau livre de Marco Belpoliti, et c’est à partir du chaos d’ordures et de décombres sur lequel L’Ospite se termine, - un après bombe - que la compagnie italienne observe encore le présent. Hitler a survécu ! il suffit de naviguer en peu sur l’Internet pour constater avec horreur la présence de milliers de sites néo-nazis où l’on peut acheter en ligne des icônes, des drapeaux, de la musique, ainsi qu’une quantité d’objets ambigus… Un marché immense qui croise celui des produits sado-maso et des snuff-movies…
Ces sites sont souvent basés aux Etats-Unis, où le militarisme se joint de manière funeste aux idéaux de patrie, de race et de famille, si effrontément célébrés par l’actuel président.

« Le grondement des bombardiers est à nouveaux sur nous, inquiétant et amplifié, dirigé vers l’Iraq, privé du souvenir de la lueur du champignon atomique… le gouvernement italien manifeste son approbation, il signe, il imite, il s’adapte : en Italie, le grondement des bombardiers est assourdissant, soutenu et approuvé par un nouveau pape autant obscurantiste et médiévale.
Nous sommes désespérés et inquiétés pour le destin de ce pays en déclin artistique et culturel; nous demandons humblement votre aide, en sachant qu’il n’existe peut-être plus - néanmoins dans le monde du théâtre – d’îles immunisées contre le fascisme quotidien à la base des rapports de pouvoirs.
Ce projet représente notre dernière tentative de résistance ici, et ce n’est pas un hasard si, jusqu’ici, il n’a été accueilli que dans des lieux anormaux, qui - à leur manière - résistent, prennent des risques, cherchent à mettre en place des programmes non homologués, comme l’est ce Festival».

Il paraît donc clair que les Petites Épisodes de fascisme quotidien soient pétris d’un malaise désespérant, où l’intérêt semble ne pas résider dans l’aboutissement d’un spectacle - le temps n’est pas aux divertissements – mais plutôt dans le travail suspendu au-dessus d’une abîme. Le projet résonne comme un adieu à une Italie - sous régime - où les compagnies de recherche artistique indépendantes comme Motus ne parviennent plus à survivre. Motus a d’ailleurs quitté sa résidence pour adopter une formule nomade, comme une plante grimpante, comme un virus, comme des hôtes incommodes, donnant lieu à une interaction et à une mutation des espaces, en relation avec les projets dans lesquels la compagnie s’implique.

A l’aide de petits morceaux et fragments, Petits épisodes simule un intérieur d’une banalité ordinaire, fait d’objets tout à fait reconnaissables qui, d’une manière ou d’une autre sont des traces du fascisme encore régnant dans notre quotidien. « … c’est dans les habitudes de notre vie quotidienne que les germes à l’origine des idéologies autoritaires se nichent… » (Wilhelm Reich, Psicologia di massa del fascismo, Einaudi, Turin, 2002), dans la poussière cachée sous les tapis, derrière les crucifix et les dentelles, dans la vie de couple, dans le rapport entre père et fils, entre patron et employés, et finalement, entre acteurs et metteurs en scène. Parallèlement au travail théâtral, Petits épisodes proposera un interminable vidéo-catalogue de petits entretiens conduits par de jeunes acteurs à qui l’on aura demandé de décrire, devant une caméra, un « petit épisode de fascisme quotidien » subit ou auquel ils ont assisté. Les deux acteurs Ian et Myra (Dany Greggio et Nicoletta Fabbri) seront seuls sur scène. Protagonistes prétextes, ces personnages sont tirés du texte écrit par Fassbinder en 1969, Pre paradise sorry now inspiré des aventures de deux serial killers anglais emprisonnés en 1966, appelés alors The moors murderers, deux icônes pop des « couples meurtriers »… (Myra est morte en prison en 2002, alors que Ian, condamné à vie, continue à être nourri de force).

Au cours des résidences précédentes, Motus a graduellement décidé de renoncer à la mise en scène du texte pour n'en tirer que quelques fragments de dialogues et de descriptions qui sont ensuite résumés dans un évènement scénique déstructuré et évocateur. Cet évènement se déroule entre les biographies des deux psychopathes anglais, enfiévrés par la fascination du nazisme et des formes de vexation et d’intolérance - typiques de l’ignorance et de la frustration sociale qui affectent les petites gens - et les nombreux Ian et Myra qui habitent les belles villas de la banlieue, et qui se rendent quotidiennement au travail en couvant une haine irrationnelle et grossière envers quelque nouvel ennemi. Peu après leur arrestation, Fassbinder a donc écrit une pièce de théâtre qui garde leurs vrais noms et se déroule exactement selon les étapes de leur aventure, jusqu’à la disparition de Jimmy, dont le vrai nom était David Smith, un membre de leur famille qui a été forcé d’assister au sixième meurtre du couple et qui va le dénoncer le jour après.

Ce troisième personnage, le voyeur, est sélectionné dans chaque ville parmi les participants du laboratoire artistique, car Jimmy - celui qui assiste muet aux terribles évènements - peut représenter n’importe qui. Ainsi, le travail reste constamment en équilibre, ouvert, blotti à l'intérieur des lieux et des personnes; il est instable et fragile, comme les images projetées sur les écrans en plexiglas couverts de poussière, qui peuvent être balayés avec un seul coup de main ou par le biais d'une lumière trop forte.