Quel est ce projet de « Petit Frère » ?
C’est une pièce née du désir de continuer à travailler avec Séverine Ragaigne et Alexandre Leclerc danseurs dans « Cannibales ». C’est aussi l’idée d’un travail avec le corps, la danse, le mouvement… accompagné d’un texte de Ronan Chéneau.
C’est l’histoire d’un petit frère ?
Non, ça parlerait plutôt de nos rapports au petit frère, les rapports d’amour, de protection, de méchanceté, de jeux. Mon idée de base est que le petit frère doit se faire mal, que le grand doit le protéger. Il doit sans cesse être à deux doigts de mourir… Mais je ne sais pas où nous arriverons. Notre méthode de travail fait que nous progressons ensemble, la lumière, le son, le texte, les interprètes. Chacun amène sa matière, ses propositions, on cherche, on découvre, on organise. Ce sera un spectacle de 45 minutes ou d’1 heure, joyeux, ludique, tissé sur le vif en 10 jours et volontairement inachevé. Un spectacle inabouti, dans l’énergie. Un chantier et c’est bien.
La place de l’écriture est importante dans votre travail. Pouvez-vous en parler ?
J’étais étudiant en cinéma à Rouen et comme nous n’avions pas d’argent pour faire un film, nous avions décidé de faire un spectacle. Ronan était l’un des spectateurs de cette première pièce, il est venu me voir et m’a dit qu’il écrivait. Et ce qu’il écrivait ressemblait à ce que j’avais envie de raconter : c’était fragmentaire, déconstruit et reconstruit mais totalement ancré dans le réel. Je crois que c’est pour cela que je fais corps avec son écriture : il choisit un angle de vue sur le présent, capte des objets pas nobles et les expose de biais, ils lui servent à projeter de la pensée. On peut dire que c’est sociétal ou que c’est politique. C’est surtout un matériau comme les autres qui n’est ni le centre ni le prétexte à être sur scène.
Certains spectateurs qualifient votre théâtre de générationnel, qu’en pensez-vous ?
Je crois que notre théâtre avant d’être un théâtre de génération est un théâtre un peu volatil de pensées. On le fait par honnêteté face au monde, pas pour tenir un discours. On fait du théâtre pour être là, présents et ouvrir des regards, des pistes. La fiction ne m’intéresse pas, ni son mensonge. Sur le plateau je veux des personnes pas des personnages, je veux des individus face à des individus.
Un théâtre de pensées ?
Je crois que je fais du théâtre ou du spectacle pour tenter de comprendre, de saisir le monde, pour partager un espace de pensées, mais le spectateur est totalement responsable de ce qu’il voit. Je n’ai aucune thèse sur l’état du monde, j’ai des sentiments. Ce que je veux juste introduire c’est un espace entre la réalité et les éprouvés, un recul critique en quelque sorte à l’endroit d’un quotidien. Le théâtre c’est un moyen de ne pas prendre le monde tel qu’il est, de tenter la diagonale pour penser ce que l’on vit. Il y a un point où l’on est, une époque que l’on vit, un héritage que l’on a. L’idéologie d’aujourd’hui n’est plus dans la pensée collective, ni dans le discours, elle s’empare solidement du réel, et elle est fragmentaire. Il faut donc finalement faire du politique ailleurs, à l’intérieur de l’individu, il faut inventer un individualisme actif. Aujourd’hui il y a une articulation entre l’intime et le politique qui est vitale. Et la décision politique, la vraie, pas les discours, se joue dans la chair. Il faut que nous ayons des espaces de résistance, de recréation de l’idéologie. Tout ce que l’on fait : vivre, manger, voyager aujourd’hui est politique, il nous faut assumer nos contradictions. On participe à ce système, il ne s’agit pas de s’en extirper mais de commencer à imaginer autrement, s’adapter aux choses.
Mais, cela suffit-il à mettre de l’écart entre soi et le monde pour le penser ?
J’ai besoin de repasser par ce champ intime, individuel, obligatoirement plein de doutes avant de dessiner autre chose. J’ai besoin de communiquer aussi cela à d’autres, à d’autres générations. Les réactions des ados aux spectacles sont d’ailleurs étonnantes. Ces spectacles sont des objets qui leur permettent peut-être de se penser hors des discours. Moi je veux rendre la responsabilité aux individus. Et puis je veux aussi communiquer ce qui m’anime, à vif, ce sentiment d’absurdité à être au monde en même temps que celui d’une profonde injustice de devoir mourir. C’est absurde d’être, j’ai besoin de me fatiguer, de me perdre, d’apprendre, de m’épanouir, d’avancer. Et je trouve parfaitement abjecte que cela s’arrête un jour. Mon énergie vient de là, l’envie de saisir le temps avec d’autres, le risquer vraiment. Parce que pour revenir à « Petit Frère »… Il y a certaines choses qui ne doivent pas être protégées.