Dans ses romans comme dans son théâtre, Marie NDiaye écrit avec des mots simples, auxquels elle sait rendre tout leur poids d’interrogation et de trouble. Ainsi du titre de sa
nouvelle pièce, Papa doit manger.
Rien de plus banal, après tout, rien de plus répandu, rien de plus naturel que la faim, que la paternité, que la tendresse familière et confiante qui fait appeler un
père « papa ». Pourtant cette injonction, sous ses faux airs bonhommes, laisse en suspens de très lourdes questions – aussi lourdes, pour commencer, que l’appétit
paternel lui-même, ses sujets et objets, son intensité.
Est-on d’emblée si sûr que ce ne soit pas un ogre qui veut ici manger, avec une faim de loup qu’il s’applique à dissimuler ? De quoi donc a-t-il si faim. Le sait-il
lui-même ? Et s’il doit manger, encore faudrait-il savoir si ce « devoir » ne fait que traduire un besoin organique qui s’apaise dès qu’il est assouvi, ou
s’il est affaire de dette et de parole donnée, tenant par conséquent sa vertu contraignante d’une instance morale ou légale.
Reste une troisième possibilité, suggérée par le simple fait que jamais on ne voit manger le père dans Papa doit manger : peut-être
le « devoir » dont il est question, échappant à l’alternative du besoin et de la dette, n’est-il qu’une métaphore visant à exprimer l’urgence irrépressible d’un
désir difficile à nommer (si même il a un nom), et qui ne reconnaît ni limites ni obstacles.
Marie NDiaye nous présente un homme, un Noir, un père, dont le nom même hésite entre deux formes, et qui veut se venger de la France. S’il y vient c’est au nom de sa vengeance.
Mais voici que sa femme, une Blanche, devient selon elle « la France entière pour lui ». Que s’ensuit-il ? Qu’est-ce que la paternité quand la patrie s’offre
et se dérobe en même temps ? Par quels gestes, par quel destin, la vérité d’un homme qui semble voué au mensonge peut-elle se frayer la voie ? Que deviennent alors les
vies de toutes les femmes qui l’entourent ? Et qu’advient-il des visages qu’on ne peut reconnaître qu’à coups de couteau ?
Ces questions et les autres, toute la pièce aussi faussement simple et réellement discrète que son titre, les met en jeu de façon imprévisible. Désir et manque – d’argent,
d’amour, de reconnaissance, de vérité – dans leur jeu épuisant, aliénant, finissent par creuser au sein des sujets excédés la place et la possibilité de cette terrible cruauté
impersonnelle qui semble être tapie au fond de certaines formes d’abandon.
Daniel Loayza, André Engel
Brochure du CDN de Savoie, saison 2002-2003