... Quel milieu ! Tous des pourris. Cela vaut bien des réformes, des révolutions et des avant-gardes. On dirait que le progrès est impossible. Heureusement que des
histoires comme celle-ci se passent au théâtre. Au moins on rit bien. Si la réalité était ainsi dans le milieu de l’art que je connais bien, je dirais : quel milieu !
Tous des pourris. Cela vaut bien des réformes, des révolutions et des avant-gardes. On dirait que le progrès est impossible. Heureusement que des histoires comme celles-ci se
passent au théâtre. Au moins on rit bien. Si la réalité était ainsi...
Jochen Gerz, artiste conceptuel
mai 2002
Du lessivage quotidien de nos crânes par l'opéra savon total (au théâtre)
FÉLICITATIONS
Vous êtes bien sûr habité par la passion, curieux, avide de nouveauté ? Et cependant d’un caractère tempéré ? Souvent indigné par le spectacle du monde, la colère vous
submerge encore, mais vous êtes de moins en moins surpris par ce qui vous entoure ? Vous avez eu raison d'opter pour un mode de distraction résolûment moderne. Vous avez
donc passé commande d'une boîte il y a une quinzaine de jours. Une boîte format standard. Il nous en reste justement en stock, vous avez de la chance. Elle a été conçue
spécialement à votre intention et vous sera livrée dans la soirée. Pour vous remercier du choix que vous venez de faire, nous avons le plaisir d’y insérer gratuitement une copie
libre de droits de la dernière création des studios Schulmaniens, à la fois instructive et distrayante, comme il se doit. Son titre : Opéra
savon.
DE QUOI S’AGIT-IL ?
Opéra savon est une farce sur la tragédie du public, ce pauvre spectateur du monde auquel, insensiblement, nous nous voyons réduits. Nous en avons bien sûr conscience et cela ne
fait hélas que renforcer un diffus sentiment d’impuissance. Cette farce est amicalement dédiée à ces chers Mohicans qui viennent encore suspendre quelques instants leur
existence sur le velours rouge des fauteuils de théâtre. Elle vous concerne donc en priorité.
MODE D’EMPLOI CONCERNANT LE DÉCOR
Un petit salon avec une curieuse « plante verte parabolique » constitue l’unité de différents lieux aussi hétérogènes qu’un plateau de talk-show, le décor d’un
soap opéra hollywoodien, une installation dans un musée d’art contemporain et un living-room tout ce qu’il y a de plus standard. Dans cet espace qui vous sera très vite
familier, des dieux médiatiques aux visages boursouflés vont télescoper leur destinée immortelle avec celle d’humains écrasés par une situation économique humiliante à
souhait : proche de la mobilisation générale pour les uns, elle se résume en une vaste salle d’attente pour les autres.
APERÇU SUR LE CONTENU PÉDAGOGIQUE
Transformation de la culture en marché de la culture ; triomphe de la pensée marketing qui a déjà colonisé une bonne partie de la fiction drama-tique à la télévision
et au cinéma ; folie et bêtise au pouvoir alors que tout « se lie », tout « communique » avec on ne sait plus d’ailleurs quoi. Si nous
voulions faire plus long, nous pourrions citer nombre de penseurs qui ont stigmatisé un monde où, par exemple, un géant du détergent s’associe à un magnat des médias pour
dominer le réseau Internet, ou qui évoquent, tel le futurologue Joël de Rosnay, un « cerveau planétaire qui va prendre conscience de lui-même ». En vous
impliquant progressivement dans l’univers d’Opéra savon, vous évoluerez avec aisance au sein de ces thématiques contemporaines.
VOTRE PLAISIR AVANT TOUT
Bien sûr, il s’agit d’une comédie, et le rire commande de charger sans retenue ce que l’on aime. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Marsus, l’artiste conceptuel suicidé que
vous suivrez tout au long de cette histoire, représente le poète, le poète dans notre société, le poète situé à la place qui revient au poète dans notre société.
ET POUR FINIR, UNE PENSÉE VENUE DE NOS ANCIENS
« ... La bêtise serait un noyau dur et insécable, un primitif : rien à faire pour la décomposer scientifiquement (si une analyse scientifique de la bêtise était
possible, toute la TV s’effondrerait). Qu’est-elle ? un spectacle, une fiction esthétique, peut-être un fantasme ? peut-être avons-nous envie de nous mettre dans le
tableau ? c’est beau, c’est suffocant, c’est étrange ; et de la bêtise, je n’aurais le droit de dire, en somme, que ceci : qu’elle me fascine ».
Jean-Daniel Magnin et Sandrine Anglade