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Entretien avec Joan Mompart

Propos recueillis par Hinde Kaddour

Pourquoi avoir choisi de monter On ne paie pas, on ne paie pas ! de Dario Fo ?

J’ai découvert la pièce il y a une dizaine d’années, grâce à une superbe mise en scène de Jacques Nichet au Théâtre Nanterre-Amandiers, et je m’étais alors beaucoup intéressé à l’oeuvre de Dario Fo. C’est Hervé Loichemol qui m’a reparlé de ce texte, et je lui ai dit mon désir de le monter.
C’est une pièce qui pour moi est profondément liée à la situation actuelle de mon pays d’origine, l’Espagne, une situation qui m’attriste beaucoup. Ce pays connaît aujourd’hui une crise économique et sociale d’une extraordinaire difficulté, et il y a quelques mois seulement, un événement similaire à celui qui ouvre la pièce s’y est produit : cet été, en Andalousie, des militants de gauche sont entrés dans deux supermarchés et se sont emparés de produits de première nécessité pour les redistribuer à des personnes dans le besoin. Cela a fait beaucoup de bruit, et le journal El País s’est posé la question suivante : cet acte devait-il être qualifié de vol ou était-ce un acte de « désobéissance civile », donc un acte légitime ? C’est exactement le point de départ de la pièce de Dario Fo, pourtant créée en 1974.
D’autre part, je viens d’un théâtre qui, comme celui de Dario Fo, est nourri par l’improvisation de l’acteur. Avec le Llum Teatre, ma compagnie, j’aspire à créer des spectacles à la fois festifs et ancrés dans la réalité du monde, qui tâchent d’ouvrir différentes réflexions sur notre manière de grandir, sur la notion de progrès technologique et ses « dommages collatéraux ». Ces réflexions portent par exemple sur ce que l’on doit abandonner pour trouver sa place dans la vie, dans le monde.
Notre dernier spectacle, La Reine des neiges d’après Andersen, parlait du passage à l’adolescence et de comment on abandonne l’innocence de l’enfance. Dans On ne paie pas ! il est aussi question d’abandon, de dépouillement. Mais c’est au niveau des conventions théâtrales qu’a lieu ce dépouillement : il y a dans la pièce un mouvement, un jeu de théâtre dans le théâtre, qui vient mettre en doute les conventions théâtrales et le fait même d’être « en représentation ». Les personnages, progressivement, s’avouent être certes des êtres fictionnels, mais aussi de « vraies personnes ». Le phénomène qui m’intéresse le plus dans ce mouvement, c’est sa conséquence : parce qu’il est dépouillé des armes de la narration, parce que les outils les plus constitutifs de la représentation sont contestés, le propos de la pièce – et c’est là le génie de Dario Fo – se rapproche des gens.

Comme vous l’avez mentionné, c’est une pièce d’une grande actualité...

Oui, et à deux niveaux de lecture – parmi beaucoup d’autres. D’abord dans son rapport étroit à la société d’aujourd’hui, une société en crise, où les gens sont malmenés. Mais aussi parce que la pièce semble aborder la question de la révolte des travailleurs moins du point de vue du groupe que du point de vue de l’individu. Je crois qu’elle soulève cette hypothèse : dans une société occidentale individualiste, dans une société où l’on est de plus en plus seul, la décision de se révolter – ou pas – devrait partir de l’individu. Tout devrait se jouer au niveau de « l’unipersonnel », c’est-àdire sur le terrain de l’univers inhérent à chaque personne. C’est en tout cas la lecture que je fais de On ne paie pas ! Nous ne sommes plus en 68, le groupe s’est dissout, il n’y a plus de dimension corporative des couches les moins aisées et manifester est devenu quelque chose d’ordinaire, presque d’obsolète. C’est toujours un moyen d’action, mais il est devenu tellement routinier qu’il est dévoyé. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, le système a assimilé à tel point les moyens de la contestation sociale qu’il les a annulés.
C’est donc dans un endroit préservé, celui de l’intimité de l’individu, que la révolte, que l’anticonformisme, que le mouvement de protestation contre la misère peut encore naître et se révéler : et c’est cet endroit-là que j’aimerais toucher avec On ne paie pas !

Votre scénographie évoque La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin...

La fragilité du monde dans lequel vivent Antonia et Giovanni, la fragilité de leur situation est matérialisée par un plan à bascule sur lequel tient – tant bien que mal – leur appartement. Et qui rappelle effectivement la cabane de Charlot et Big Jim dans La Ruée vers l’or : suspendue au bord de la falaise, elle peut à tout moment basculer dans le vide. Dans le film de Charlie Chaplin, je crois qu’il ne s’agit pas seulement de créer les conditions d’un bon gag : l’équilibre précaire de la cabane peut être interprété comme une métaphore pour dire que ces deux personnages sont entre la vie et la mort. Dans On ne paie pas ! c’est plutôt entre « exister » et « être inexistant » que les choses se jouent.
Ce plan à bascule pourrait aussi être une balance : combien pèsent ces gens-là dans notre société ? Quel est leur poids ? Ils ne pèsent sans doute pas bien lourd... Mais Antonia va malgré tout tenter de retrouver du poids. Comment ? Par la parole. Et une manière de redonner du poids à la parole qui ne coûte pas cher, c’est la fantaisie. La fantaisie, c’est abordable, pas besoin d’attendre les soldes pour en avoir. C’est le seul luxe d’Antonia. Des mots, des histoires, des mensonges : c’est tout ce qu’elle a les moyens d’offrir à son mari Giovanni. Et à son tour, celui-ci va s’amuser avec ces histoires, les déformer, les réinventer. Il va y ajouter – peut-être pour qu’elles pèsent encore un peu plus ? – tout son plaisir et son talent, puis les transmettre à quelqu’un d’autre : à un voisin, à son ami Luigi... C’est le phénomène du « passe-parole », très cher à Dario Fo, qui tient beaucoup à son héritage de conteur, de fabulator.
Par ailleurs, quand Antonia « affabule » devant Giovanni, je pense que les questions que celui-ci lui pose sont moins là pour mettre en doute son récit que pour la relancer. Elle lui raconte des mensonges tout à fait incroyables, mais lui va décider tacitement de les croire. Mieux, il va les exagérer, les pousser dans leurs retranchements... En cela, il est fidèle à la tradition du Zanni de la commedia dell’arte qui exécute au pied de la lettre les ordres de son maître pour en fait éclater l’absurdité.

Vous avez une très belle distribution...

Je ne pouvais pas rêver mieux. Dans La Reine des neiges, il y avait parfois des rôles de composition – c’est une donnée quasi incontournable du conte. Avec On ne paie pas ! il était très important pour moi que les rôles soient proches des interprètes. Je ne souhaitais pas qu’il y ait de contre-emplois. J’ai donc choisi chacun des comédiens pour leurs points communs avec leur rôle : je pense par exemple à la fantaisie de Juan Antonio Crespillo, à son détachement par rapport aux choses, doublé d’un rapport viscéral à la réalité, qui correspond très bien au personnage de Giovanni.
On ne paie pas ! est une pièce qui a beaucoup bougé depuis 1974. Elle a connu des réécritures en 1991, en 2008. Et lors les représentations données par Dario Fo, il y avait également beaucoup de place laissée à l’improvisation. Ce qui m’importe donc dans le travail avec les comédiens, à présent que le texte est figé, que sa matière ne changera plus, c’est de préserver tout de même cet esprit, ce souffle de liberté, ce sentiment d’une improvisation permanente. Pour les comédiens, cela passera d’une part par un travail d’une grande rigueur et d’une grande fidélité au texte, et d’autre part par un travail sur le corps : c’est par le corps qu’ils pourront se libérer, se redécouvrir certaines possibilités de jeu – et les personnages, chaque soir, se réinventer.

Passer de l’univers féerique de La Reine des neiges au monde ouvrier de On ne paie pas !, c’est un sacré saut...

Oui. On passe d’un univers poétique à une situation plus concrète et plus proche de la réalité des gens. Mais la dynamique reste fondamentalement la même. Car les mensonges d’Antonia, ses « contes », si on ne leur donne pas une valeur, si on n’arrive pas à y croire, il n’y a tout simplement pas de pièce. Et si Giovanni ne les avalait pas (au sens « d’avaler une couleuvre » mais aussi au sens de leur « donner son aval »), rien de cette pièce ne pourrait émerger.
Or Antonia, à force de mensonges, alors même qu’on pourrait croire qu’elle s’engage dans une voie sans issue, transforme le monde et crée un espace de liberté. En cela il me semble qu’elle réalise presque à la lettre ce que disait Guy Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

 
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