Au milieu d’un paysage de désert brûlé, une sonnerie stridente retentit. Winnie, se réveille et vaque à ses occupations sous le soleil du zénith. Elle a le corps enterré dans le sable jusqu’au dessus de la taille puis jusqu’au cou. Bien qu’absorbée progressivement par la terre, elle se sent légère et feint d’ignorer son ensablement. Avec une innocence gracieuse, elle prie, se prépare, discourt, fredonne, se plaint, se remémore des bribes de souvenirs, et fait l’inventaire de son sac et de ses objets familiers. Elle s’adresse à son tendre ami Willie, que l’on aperçoit à peine et qui pousse de temps en temps quelques grognements. Winnie s’accommode de son malheur avec grâce et joue à s’imaginer qu’elle vit de beaux jours.
Ce que j'admire le plus chez Beckett, c'est sa passion pour le silence.
Quand je cherche à comprendre pourquoi je ne comprends rien du monde, je lis Beckett et je me console par la conscience, qui est la sienne, de l’impossibilité de le comprendre.
Oh les beaux jours est une radiographie de notre manière de vivre, de penser, de sentir. Comme toutes les radiographies, cette pièce triste, drôle et tragique à la fois, ne prescrit pas de remède, mais décrit, sans illusions, ce qui est, pour ceux qui veulent savoir.
Récemment, j'ai lu les nouvelles de Tchekhov. Entre Beckett et Tchekhov j'avais pensé que Beckett était l'écrivain le plus abstrait et que je préférais l'humanité de Tchekhov. Mais maintenant, j’ai lu Oh les beaux jours maintes et maintes fois. Plus j'avance dans le travail, plus j'avance dans ma compréhension du texte, plus j'ai l'impression que ces gens-là - Winnie et Willie - sont bien réels et que je les connais.
Beckett me déséquilibre en poussant toujours plus loin les retranchements de ma conscience, en me faisant comprendre vers quelle fin véritable tendent mes habitudes, mon attitude envers le temps, la mémoire, la connaissance, le passé, l'avenir, le comique et l'espoir. Parfois, je préférerais aller au cinema pour m'échapper.
Frederick Wiseman
Beckett définit le décor et les objets comme il décrit les mouvements : avec une précision qui, d’abord, décourage l’invention. Comment être fidèle à la volonté qu’il
exprime sans la trahir par une obéissance trop prudente ?
En relisant le texte, il m’a semblé qu’une indication se trouvait dans cette phrase un peu énigmatique de Winnie : « La gravité Willie, j’ai l’impression qu’elle n’est
plus ce qu’elle était, pas toi ? Oui j’ai l’impression que si je n’étais pas tenue - de cette façon - je m’en irai tout simplement flotter dans l’azur… ».
Winnie ne serait-elle pas moins enterrée que prise par la terre qui en s’élevant pour la prendre au cou lui permettrait de s’élever ?
La première idée a été d’exprimer cette question de la manière la plus simple, en laissant ouverte la réponse : de l’acte un à l’acte deux la butte s’élève en conservant la
même forme élémentaire ; en se refermant sur Winnie, elle l’entraîne vers le haut. Le cadrage change pour que la tête de Winnie reste chaque fois au centre et pour que
la sensation du spectateur soit qu’il s’est rapproché de la butte et de Winnie tandis que celle-ci s’élevait.
Cette idée s’est affinée au cours des discussions avec Fred Wiseman. Le décor ne devait rien enlever de l’ambivalence de la situation dans laquelle Beckett place ses deux
personnages, nous en étions d’accord. Elle n’est pas absurde, elle résiste au sens, par là à toute explication. Si l’on ne peut résister à chercher une métaphore, il faut que
chaque fois que l’une d’elle se présente à l’esprit, une autre aussitôt la détruise. La butte est-elle une torture, un jeu ? Elle est faite de terre, mais matériellement
c’est une toile tendue : n’est-ce pas alors aussi un vêtement ? Un de ceux qui emprisonnent ? Un de ceux qui protègent ? Le décor, comme une épure située
dans une lumière qui éclaire, en ne s’opposant pas à l’afflux des images, en en retenant aucune laisse toute leur importance au texte, à la voix et aux gestes.
Paul Andreu
Septembre 2005
Un long compagnonnage avec Catherine Samie m’autorise peut-être à tenter, sinon un véritable portrait d’elle, ce qui est impossible ici, du moins l’esquisse d’un profil qui tiendrait en quelques coups de crayon.
Lors de notre scolarité commune au Centre d’art dramatique de la rue Blanche, j’ai été son premier et modeste metteur en scène pour une pièce oubliée (sans doute à juste titre) de Florian, La Bonne Mère, et j’ai vu, le jour de la première représentation, s’épanouir en quelques instants devant un public ébloui les qualités exceptionnelles d’une élève timide que ses professeurs jugeaient gauche et « sans emploi ».
C’est ce qui fit ensuite sa force et sa singularité, car Catherine Samie, dès son entrée à la Comédie-Française, se transforma par une incroyable alchimie en une rayonnante jeune femme à laquelle tous les rôles divers du grand répertoire étaient désormais ouverts.
Personnellement, j’ai été, entre autres, le Petypon de sa Môme Crevette dans Feydeau, son frère dans Labiche, son vieil amant dans Crommelynck. Je l’ai regardé jouer, et je l’ai regardé vivre, ce qui pour elle est la même chose. Personne n’est plus attaché qu’elle à la magie du verbe mais aussi au pouvoir des émotions. Jamais d’hystérie d’actrice chez Catherine, mais toujours le droit fil de la pensée et la ligne pure de la sensation.
Avec l’âge, elle a tout abordé, de la tragédie grecque à Marguerite Duras en passant par les servantes de Molière et maintenant Beckett. Les coups durs du destin ne l’ont pas épargnée (j’en ai été témoin), la volonté angoissée de toujours progresser ne l’a jamais quittée, mais chaque fois elle relève la tête et continue.
Tout le monde sait qu’une carrière d’artiste se juge sur la durée ; Catherine n’a pas failli : elle demeure ce qu’elle a été, nous faisant partager ce qu’elle est actuellement, et nous laisse présager ce qu’elle sera demain. Aujourd’hui, tapi dans mon trou, je la regarde encore, comme si j’étais une part souterraine d’elle-même, invisible mais présente, tendue avec passion vers le prévisible devenir de la Grande Catherine.
Yves Gasc
Septembre 2005
Beckett s’adressant à Brenda Bruce, lors des répétitions de Oh les beaux jours à Londres.
...] « Je me suis dit (c’est Beckett qui parle) que la chose la plus terrible qui puisse arriver serait de n’être jamais autorisé à dormir, comme si juste au moment où on était en train de s’assoupir un grand « Dring » obligeait à rester éveillé ; vous vous enfoncez vivant dans le sol et dedans ça grouille, c’est plein de fourmis, et le soleil brille sans arrêt, jour et nuit, il n’y a pas un arbre ...] il n’y a pas un pouce d’ombre, rien, que cette sonnerie qui vous réveille tout le temps, et tout ce que vous avez c’est deux ou trois bricoles pour vous regarder vivre. » Il parlait de la vie des femmes c’est clair. Et il a ajouté : « J’ai pensé qu’il n’y avait qu’une femme pour faire face à cette situation et sombrer en chantant. » ...]
Extrait de Beckett de James Knowlson, Editions Actes Sud, 1999
...] Les lois de la mémoire dépendent des lois plus générales qui régissent l’habitude. L’habitude est un pacte signé entre l’individu et son environnement, ou bien entre l’individu et les excentricités de son propre corps. C’est la garantie d’une inviolabilité tacite, le paratonnerre de son existence. L’habitude est l’ancre qui enchaîne le chien à son vomi. Le souffle est habitude. La vie est habitude. Ou plutôt la vie est une succession d’habitudes dans la mesure où l’individu est une succession d’individus. Puisque le monde est une projection de la conscience de l’individu (une objectivation de la volonté de l’être, dirait Schopenhauer), il faut sans cesse renouveler ce pacte, valider le sauf-conduit. La création de l’univers n’a pas eu lieu une fois pour toutes, elle a lieu chaque jour. Ainsi donc l’habitude est le terme générique pour un nombre incalculable de traités conclu entre d’une part les sujets innombrables qui constituent un seul être et d’autre part leurs innombrables objets respectifs. Les périodes de transition entre deux réajustements consécutifs (aucun artifice de transsubstantiation macabre ne permet en effet d’utiliser les linceuls comme langes) sont des phrases périlleuses dans la vie de l’individu, des moments précaires et douloureux, des périodes dangereuses, mystérieuses et fécondes ou pendant un instant l’ennui de vivre est remplacé par la souffrance d’être. ...]
Extrait de Proust de Samuel Beckett, Editions de Minuit, 1990
...] « Se demander ce qui « fait courir » Willie – Winnie ou le revolver – c’est comme se demander si, dans Tous ceux qui tombent, M. Rooney a ou non jeté la petite fille sur les rails. Dans les deux cas la réponse est la même : on ne le sait pas, ou du moins je ne le sais pas. D’un point de vue technique ou autre, la seule chose qui compte pour moi - plus qu’un peu, mais pas trop -, c’est l’ambiguïté même du motif clairement exposée, je l’espère, par Winnie ; « C’est moi que tu vises, Willie, ou c’est autre chose ? C’est un baiser que tu vises, Willie, ou c’est autre chose ? », ainsi que par la présence évidente du revolver stipulée par les indications de mise en scène au début du deuxième acte. Mettre le doute à l’épreuve est une chance qu’il ne faut pas laisser passer sur le plan théâtral, ni saboter en levant l’ambiguïté. C’est en tout cas mon sentiment. Je sais bien que les créatures sont censées ne pas avoir de secrets pour leurs créateurs, mais je crains que les miennes n’aient guère que ça pour moi. » ...]
Samuel Beckett à Kay Boyle, le 7 octobre 1961, Texas, cité par James Knowlson dans Beckett
...] En juxtaposant l’inattendu et le quotidien dans Oh les beaux jours, Beckett réussit à transpercer ce fade sentiment de sécurité, et même de complaisance engendré par une situation familière et conventionnelle. Et avec les plus simples, et pourtant les plus audacieux des moyens, il parvient à éveiller chez le spectateur une « perception plus approfondie et plus fine » (accomplissant ce que le théoricien du théâtre du XXe siècle, Antonin Artaud, attendait d’un théâtre véritable) en le confrontant à une réalité qui échappe à toute explication rationnelle, et à une situation dramatique à laquelle il ne peut y avoir de solution satisfaisante, si ce n’est celle que Winnie est là, et… voilà « comment c’est ». ...]
James Knowlson
Extrait de la postface à l’édition bilingue Oh les beaux jours/Happy days, Faber and Faber, Londres, 1978
...] …puisque nous sommes (comme toujours) sur scène, et que le premier son est la sonnerie du régisseur, et que ses premiers mots ou presque, « Commence, Winnie », sont
comme ceux d’une actrice se motivant pour jouer le rôle une fois de plus. (C’est un rôle pénible, il faut le savoir, et soir après soir, il faut qu’elle le joue, la femme en face
de nous, sous l’immuable et féroce lumière artificielle). Demain, se dit-elle, il y aura une autre ombrelle à hisser (qui pourtant brûlera elle aussi) et demain, le petit miroir
qu’elle brise sur une pierre (et elle le brise seulement pour sa démonstration) sera de nouveau là, intact, si l’accessoiriste fait son travail.
C’est un effet étrange, que ces travailleurs de l’ombre du théâtre, qui vérifient le contenu du sac et fabriquent des ombrelles qui prennent feu, se transformant, par la grâce de
quelques mots, en démiurges, artisans de mystérieux miracles ; miracles bénéfiques, puisque les ressources sont renouvelées, miracles impitoyables car il ne se produit
aucune avancée, pas même vers un abîme.
Beckett a déjà eu recours à la répétitivité dans ses pièces, à la situation désespérée des acteurs pris au piège des rôles, mais jamais avec autant d’adresse, jamais avec un si
joyeux pathétique.
Oh les beaux jours est un pendant de Fin de partie, avec de l’allégresse où cette dernière étalait sa cruauté, et du renouveau où celle-ci souffrait d’usure. Le
monde entier est un théâtre, le monde entier est un prisunic. Il reste toujours des ombrelles, des miroirs, des mots. (…) La pièce, un vide rempli par une vaillante énergie, est
l’hommage ambigu rendu par Beckett à la persévérance humaine. Cette persévérance qui a souvent fait mentir la pensée du Dr Johnson, disant qu’il y dans la vie humaine
beaucoup d’insupportable et peu de joie. ...]
Hugh Kenner in A reader’s guide to Samuel Beckett, Thames and Hudson, Londres, 1973