Enterrée jusqu’à la taille dans un petit mamelon au centre d’une étendue désertique, Winnie dort. A sa gauche, un grand sac noir, à sa droite, une ombrelle. La lumière est
aveuglante, infernale, la terre, brûlée. Derrière le mamelon, Willie, son mari, qu’on n’apercevra que par bribes : torse nu, dos, crâne, bras. Jamais de face. Une sonnerie
stridente oblige Winnie à se réveiller et à commencer sa journée. Elle fait toutes les petites actions qu’elle peut encore faire (prier, faire sa toilette…) et bien sûr elle
parle, elle y va de son « babil » quotidien. Il s’agit pour elle de « tirer sa journée », de meubler le temps entre le réveil et le sommeil. Elle s’adresse à Willie, qui
répond de temps à autre par un grognement, la lecture d’une petite annonce, avec une nette prédilection pour les plaisanteries sexuelles. Il ne répond guère aux besoins et aux
demandes de Winnie. La satire du couple est certaine. Mais Winnie ne se plaint pas, elle ne cesse de rendre grâce : « Encore une journée divine ! »
s’exclame-t-elle.
La parole, c’est ce qui permet à Winnie de « continuer », de survivre, avant que les mots ne la lâchent et qu’elle ne soit obligée de « regarder droit devant, les lèvres
rentrées ». Il y a aussi le sac, une de ses « deux lampes », avec la parole, pour l’aider à continuer. Le sac d’où elle tire un ensemble hétéroclite d’objets : brosse à
dents, loupe, revolver, boîte à musique avec son air préféré, Heure exquise.
Dans sa propre mise en scène, Beckett a insisté sur le fait que Winnie est un « être interrompu », une femme-enfant qui saute d’un sujet à un autre. Elle est « comme un
oiseau » dit-il, « avec du pétrole sur les plumes ». Le chef-d’œuvre inquiétant de Beckett trouve ici une interprète d’une présence rare. Après Madeleine Renaud dans la mise
en scène de Roger Blin, c’est en effet l’extraordinaire Mireille Mossé qui reprend le rôle et qui, à la suite de Mamie Ouate en Papouasie et de Fin de partie,
poursuit une aventure théâtrale complice, exigeante, émouvante, avec Joël Jouanneau.