Olivier Py, pourquoi ce texte de Jean-Luc Lagarce ?
On ne peut pas répondre à cette question comme on y répond d’habitude, avec un metteur en scène qui choisit un texte parce que ça lui permet d’exprimer quelque chose de son
travail. Pour nous, l’origine du projet fait partie d’une histoire, elle est intime. C’est un texte que nous devions jouer, Jean-Luc et moi, c’est pour cela que je me retrouve
dans la distribution. C’est un de ses plus beaux textes, sinon le plus beau. Une évidence : il fallait raconter cette histoire ; que ce soit moi qui me retrouve
chef de chantier ou Jean-Luc… C’est une histoire qui a presque trois niveaux de lecture : d’abord c’est « comment Jean-Luc aurait lu le Journal de Kafka »,
toute une fantasmagorie sur les pays de l’Est, un Est de pacotille, romantique, un monde rêvé qui exprime le chaos du monde…Ensuite, c’est le Capitaine Fracasse, en gros, toute
la référence au théâtre de roulotte, mais dans un univers romantique. Et puis, le dernier niveau de lecture, c’est une pièce autobiographique. C’est la vie des acteurs en
tournée, et quelquefois la nôtre, telle qu’elle était sur la tournée du « Malade imaginaire »(1) . Jean-Luc a écrit les rôles en partie pour les acteurs qui
étaient sur cette tournée… La première lecture étant la métaphore de l’autre, et vice versa ; c’est aussi le même exil que celui des acteurs en tournée ; et
cela reste éternel. Les acteurs meurent toujours de faim et de froid sur les routes, comme Matamore, et les poètes sont toujours maudits, quand ils sont vraiment poètes. Rien
n’y changera jamais rien ! Jean-Luc avait envie de dire ça et c’est évidemment un sujet très drôle, une histoire de famille avec tragédie et dérisoire inévitables.
Avez-vous changé quelque peu le texte et comporte-t-il des indications de mise en scène ?
Je n’ai rien changé au texte et les indications sont plus des respirations… Entre les scènes, il y a un objet qui me fascine et m’inquiète, un objet assez intéressant qui
est « trois petits points entre parenthèses » ; alors, là, c’est tout le travail du metteur en scène ! Soit c’est « je ne sais pas ce
qu’il faut faire pour passer d’une scène à une autre » ou « il faudrait peut-être un peu de musique ». C’est assez bien résumer ce que serait l’acte du
metteur en scène, c’est-à-dire essayer de déplier infiniment ce « trois petits points entre parenthèses ». Moi, je méprise profondément le travail de mise en
scène, je préfère de loin le travail du couturier ou de l’éclairagiste parce que si vous mettez bout à bout le boulot de l’auteur et des acteurs, de l’éclairagiste, le
costumier, le décorateur, le musicien, l’assistant, et la porteuse de café, je me demande toujours ce que fout le metteur en scène là-dedans, et je défie quiconque de me dire ce
qu’est la mise en scène quand il aura retiré tout ce que ces collaborateurs ont fait, y compris la dramaturgie !..
L’extrême noirceur de ce texte est absolument délicieuse ; pour moi qui suis plutôt un écrivain illuminé, l’extrême noirceur est un véritable délice… Il faudrait que
cette noirceur devienne un sursaut de dignité. Ce monde est en train de mourir et les poètes n’y ont véritablement plus aucune place ; et cette petite société de
théâtre est en train de s’effondrer. Mais il y a quelque chose à quoi ils tiennent férocement, c’est à leur malédiction. Cette malédiction n’est pas illusoire, c’est une façon
d’être. C’est du romantisme. Mais peut-on faire sans le romantisme ?