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Pourquoi “Nous, les héros”?

par Robert Sandoz

Pourquoi Nous, les héros ?
“Nous sommes des héros, tous les hommes sont des héros” dit l’Ecclésiaste. L’écriture contemporaine a longtemps rejeté l’épopée. Jean-Luc Lagarce a su la déceler dans la vie de Franz Kafka. Il s’en ai saisie pour faire du théâtre. Car même lors d’une lecture récréative, sans le regard prévoyant du metteur en scène face à une création potentielle, on sent qu’il s’agit de plateau, de scène, de planches. Bien sûr, on narre le quotidien d’une troupe, mais point de réalisme. On sent l’amour de l’auteur pour les personnages, pour les comédiens, pour les ambiguïtés et les faux semblants, les non-dits, les coulisses, les répétitions. Par cela, il décrit l’humain et évite le piège de la pièce pour initié. C’est un hommage à l’héroïsme de l’humanité qui vit déchirée entre ciel et terre, entre ses besoins et ses aspirations : amoureuses, syndicales, artistiques, personnelles.
Il me fallait donc pour cette mise en scène, une salle qui soit un théâtre à l’abandon. Une scène intruse. Il existe à La Chaux-de-Fonds un vieux temple désaffecté, utilisé par les artistes, musiciens, peintres, sculpteurs, comédiens. Ce lieu semblait indiqué pour retrouver la verticale du théâtre dans la description du quotidien laborieux de cette troupe. Ensuite, il fallait un tréteau qui pouvait exploser, s’étendre et narrer. Des caisses et des planches. Chaque élément possédait sa face utilitaire, sobre et délavée. L’autre versant des planches était de couleur vive, afin de les rattacher à chaque personnage caractérisé par une couleur forte. Ainsi, les acteurs se déplaçaient avec leur théâtre miniature, utilisable pour des moments de mini-représentations ainsi que pour des actes triviaux.
Le travail de direction d’acteur résidait principalement dans un équilibre entre l’individualisation de chaque caractère et la narration de l’histoire globale. Nous, les héros est à la fois une histoire épique sur fond de guerre et à la fois une galerie de personnages passionnés.
Les dernières scènes ne sont réussies que si les personnages ont été assez développés pour que l’on s’y attache, mais que la narration globale a été prioritaire. La fidélité ferme de Mlle Tchissik et la vérité jetée à la figure de Raban n’atteignent le spectateur dans leur pleine portée que si l’équilibre est réuni.
Nous les héros est un texte épique et intime, plein de couleurs et nostalgique, festif et tragique. Par cet étrange mélange des opposés, Jean-Luc Lagarce nous offre un théâtre total, comme une invitation généreuse. Si l’on ajoute à cela ce lien ténu, mais très finement tissé avec l’univers de Kafka, le metteur en scène, ne peut refuser de mettre en scène une pièce telle que celle-ci.