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La Nostalgie - Quelques notes sur le texte

par Gurshad Shaheman

Nous, les Héros est un huis clos, un microcosme où se reflète la société entière. Les liens qui unissent les hommes y sont décortiqués au scalpel et remis en question. La famille est déliquescente, les amours sont à sens unique, les idéaux sont inconciliables avec le quotidien, la solitude semble incommensurable… La troupe est la seule chose concrète à quoi les personnages se raccrochent. Elle donne un sens à leur vie et justifie leur existence ici et maintenant, ensemble. Le théâtre qu'ils défendent est un théâtre déjà vieux, dépassé et caduc.
Ils en sont tous conscients et malgré tout, il reste leur unique refuge. C'est le théâtre qui rythme leur vie étiolée. Ils y puisent leurs petites joies et leurs grands espoirs. La résignation est là mais pas le renoncement. Ils rêvent encore d'un accueil enthousiaste dans la prochaine ville, d'un mieux dans les finances, d'un amour heureux…

Avec tendresse, humour et une absolue clairvoyance, Lagarce raconte l'exil intérieur de ces "Héros" pris dans un espace-temps indéfini. Mon histoire personnelle trouve un écho intime dans les enjeux de la pièce. Né pendant la révolution iranienne, j'ai grandi dans un pays coupé de ses racines, un peuple déconnecté de sa culture millénaire. La "République" islamique a balayé deux mille cinq cents ans de royauté et avec elle tout un pan de la littérature, des arts, des traditions… Le fil du temps est rompu. La jeune génération ne pourra jamais revenir en arrière. Elle est aujourd'hui définitivement déconnectée des valeurs ancestrales, prise entre un islam factice et une fascination pour l'occident qu'elle connaît mal. La perte des repères entraîne l’errance. La jeune génération se retourne et contemple l'ombre de ce pays qu'elle n'a pas connu et dont les derniers vestiges sont déjà en train de disparaître au bout de trente années de dictature islamique. Depuis ma prime enfance, je ressens la nostalgie de ce passé que je n'ai pas vécu.

Les personnages de Nous, les Héros sont soumis à une nostalgie similaire. Ils sont pris au piège entre un passé révolu et un avenir inexistant où pèse la menace de la guerre prochaine. L'errance est ce qui les définit et les constitue. Ils sont en transit dans le temps et dans l'espace. Leur existence est placée sous le signe d'une immuable instabilité, régie essentiellement par la nostalgie. La langueur qui traverse toute l'oeuvre de Lagarce atteint son paroxysme dans Nous, les Héros. Le temps de la représentation est un temps de suspens où les personnages se penchent en arrière, contemplent le passé puis se retournent pour regarder l'avenir. La seule chose qui compte est le "ici et maintenant" et la joie à être ensemble, à s'aimer, à se faire mal, à se faire rire…

Gurshad Shaheman