Jean-Luc Lagarce et la théâtralité du quotidien…
J’aime le théâtre de Jean-Luc Lagarce comme j’aime celui de Tchékhov parce que c’est un théâtre qui parle des gens. Ses pièces racontent des tranches de vie à travers lesquelles les personnages se dessinent. Peu à peu on comprend qui ils sont, on pénètre leur intimité, on devine leur histoire et surtout on découvre leurs plaies. Parce que Jean-Luc Lagarce est un auteur qui parle de la souffrance et qui en parle avec la simplicité et l’authenticité de celui qui sait. Sa critique me touche parce qu’elle est juste, parfois même tellement juste qu’elle en devient violente mais qu’elle ignore la méchanceté. Jean-Luc Lagarce ne juge pas, il dit. Enfin l’humour dont il fait preuve parce qu’il ne verse jamais dans l’ironie conserve leur dignité aux personnages les plus caricaturaux, et une part d’optimisme à ses propos. Aussi noires soient-elles ses pièces témoignent d’une vraie confiance en l’homme et en la vie.
Un théâtre qui parle des gens c’est un théâtre qui traite du quotidien, et c’est aussi la théâtralité du quotidien qui m’intéresse ici. Une théâtralité qui est à trouver dans le jeu des acteurs bien sûr mais qui est en partie inscrite dans la langue de Jean-Luc Lagarce. Rythmée par les hésitations, les corrections et les recommencements, elle fait croire à un besoin quasi obsessionnel de « bien dire », et donc d’être compris, entendu. Elle confère aux personnages quels qu’ils soient une part de fragilité et donne à chaque prise de parole une énergie et une tension qui m’apparaît comme un des principaux vecteurs d’émotion. Une langue donc qui mérite un travail particulier au même titre que l’alexandrin ou le vers claudélien. Les deux écueils à éviter étant la banalisation de la prise de parole qui équivaudrait à éluder ce qui fait sa singularité (toutes ces hésitations, ces retours en arrières, ces précisions sans fins…) et à l’inverse une diction trop scolaire qui réduirait la portée du propos en le rendant explicatif.
…après la représentation l’heure de tous les bilans…
Au delà du plaisir de jouer à l’acteur, choisir les comédiens d’une troupe de théâtre comme principaux protagonistes d’une pièce c’est s’autoriser à aborder des thèmes aussi variés que les liens familiaux, professionnels ou amoureux des personnages. Et c’est effectivement ce qui m’a d’abord séduite. Je crois que l’intensité et la charge émotionnelle de certaines scènes (Mme Tschissik appelant Raban à se déclarer, Karl avouant son homosexualité, la mère accusant Max d’être socialiste…) auraient pu suffire à me décider de monter Nous, les héros. Pourtant au fil des lectures la pièce a pris pour moi une dimension nouvelle. Plus largement que l’après représentation, c’est de tous les « après » dont il est question : après l’enthousiasme, après le succès, après les déceptions, les échecs, après la jeunesse, peut-être même après la vie… Nous, les héros sonne l’heure du bilan.
… Nous, les « héros » ? …
Se pose alors la question de la finalité du théâtre. Question que le choix d’un contexte historique tel que la montée du nazisme interdit d’éluder et qui paradoxalement trouve un élément de réponse dans le caractère ambigu du titre. Bien sûr comparer le héros de fiction et celui des champs de bataille dérange tant que l’héroïsme se mesure à la taille des enjeux. Mais si l’on pense l’héroïsme comme quelque chose d’irréfléchi, comme quelque chose qui nous dépasse, le comédien pour qui jouer relève de la nécessité et qui ne peut renoncer malgré les obstacles rencontrés, rejoint le soldat qui oublie sa peur au moment de charger et semble mû par une force extérieure.
Sophie Saada