LA FEMME: Puisque je vous dis que je ne suis pas une étrangère.
L'HOMME: Je parle de vous, les étrangères qui êtes nées sur le rivage de ce monde-ci et qui l'avez déserté pour des cieux gris et des citadelles. Je parle de vous, qui n'êtes plus d'ici, ni d'ailleurs et qui avez oublié qui vous êtes et d'où vous venez. Vous revenez sur le rivage de votre enfance, en balade, en pique-nique comme un pèlerinage profane. Vous avez oublié que nous sommes sur une île de strates, de castes, de rang, et que nous ne sommes pas tous égaux sous le soleil. Qu'il ne suffit pas de nous mettre à nu, tous deux, sur une même plage pour être pareils ou semblables. Nous ne sommes pas du même rivage. Vous avez oublié.
Une femme revient dans son pays et sur la plage de son enfance. Elle y a donné rendez-vous à deux amis pour un pique-nique. Mais elle rencontre d'emblée un homme, étendu sur le
sable. Il lui dit qu'elle n'a pas le droit d'être là. Mais pourtant, il s'agit bien du rivage du monde, la plage de son enfance… Le temps passe, les choses changent, la
plage est privée maintenant. Elle n'a donc plus le droit d'être là. Et, en plus, elle n'a pas la bonne couleur, dit-il.
Le mot jaillit, au coeur du problème. La couleur devient un motif qui se décline en multiples sens dans la pièce, qualifiant le ciel, la mer et le sable; teintant les souvenirs
d'enfance ou divisant les hommes. Un motif ludique et enfantin tout aussi bien qu'un enjeu de pouvoir, de ségrégation et d'exclusion. Un conflit se dresse alors entre les deux
protagonistes, oscillant sur la frontière fragile et ambiguë qui peut parfois se frayer entre la violence et le désir. Le rivage du monde devient la métaphore du rapport à
l'autre, à un territoire et à la mémoire. Tous les rivages du monde sont concernés, de même que tous les territoires intimes de l'être et de sa quête d'identité.