(…) À partir de Léonore, toujours et Interview, une sorte d’instinct de révolte que j’avais enterré, l’instinct de parler,
a refait surface, sûrement avec la naissance de Léonore, et à partir de là, j’ai fait du théâtre dans mes romans, c’est-à-dire que dans mes romans j’ai parlé. Je n’ai plus jamais
rien raconté, l’histoire ment, l’histoire du héros tragique, telle qu’on la lui a racontée, avant, en privé, depuis sa naissance, avant que la pièce ne commence, ment, et donc il
va découvrir la vérité en public, sur scène devant tout le monde, ou en écrivant un livre que tout le monde va pouvoir lire, et alors je n’ai plus fait que parler, pour être
entendue par un public venu écouter quelqu’un qui ne voulait pas parler, quelqu’un qui était comme lui, qui pensait au départ que l’histoire privée était la bonne, et qui s’est
arraché à elle finalement pour devenir le héros tragique d’une histoire publique, puis qui est venu dans le théâtre ou dans le livre pour retrouver l’histoire vraie, pas seulement
la sienne, pas seulement celle de son passé, mais de tous les grands sentiments. Qu’est-ce que c’est qu’un grand sentiment ?
C’est un petit sentiment privé, qu’on est des milliers à partager, mais qu’on veut garder à l’abri dans un jardin secret, mais le héros tragique, lui, décide de le définir au
grand jour devant tout le monde. Le héros tragique n’a pas de jardin secret, et pas de sentiment privé. (…)
– Roman / Théâtre In LEXI/textes 6 – Publication du Théâtre National de la Colline,
L’Arche Éditeur, Paris, 2002