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Les Retrouvailles

Entretien avec Claude-Inga Barbey réalisé par Anne-Sylvie Sprenger

Nous allons retrouver Monique et Roger dans ce spectacle, où en sont-ils?

Ils sont vieux, ils ont vieilli avec leur public, ils ont tous les travers de l’âge: ils sont un peu sourds, ils commencent à perdre la mémoire, mais ce n’est pas encore catastrophique…

Et dans leur couple?

Ils ne se comprennent plus parce qu’ils ne se souviennent de rien, qu’ils ne s’entendent plus et ne voient plus très bien, mais ils vont plutôt mieux que sur les derniers spectacles… Même si cela va quand même finir très mal…

Voilà plusieurs années que ces personnages existent, quel regard portez-vous sur leur parcours?

Le même regard que je porte sur le mien, en me disant qu’il y a quand même de très, très bons côtés avec l’âge. Des choses qu’on ne refera plus et des expériences de vie qui sont toujours intransmissibles. Mais reste toujours le regret de ne plus avoir la même forme physique et le même élan qu’à 20 ans. On est comme les spectateurs, on aimerait encore tomber amoureux, on aimerait avoir plein de vies différentes, et puis en même temps on a un inconfort de plus en plus prononcé, dans tous les sens du terme. C’est assez triste.

Quelle est la part d’autobiographique dans ces spectacles de Bergamote?

100%, toujours. Avec Patrick, on mélange des choses qu’il vit personnellement et des choses que je vis de mon côté. Simplement, dans la vie, on ne les vit pas ensemble. Et quand tout à coup on met tout ensemble sur scène, quand on prend tous nos travers de vie personnels, ça fait un mélange assez explosif. Si on vivait ensemble, on n’aurait absolument rien à dire, mais comme on vit chacun des situations différentes avec des gens différents, c’est intéressant. C’est ce mélange-là qui fonctionne bien, ce petit recul, cette petite ironie, cette mise à distance des choses que l’on vit dans le quotidien. C’est pour cela que je dis que la part autobiographique est à 100%, après c’est la théâtralité, la façon dont on aborde le sujet qui en fait des choses un peu hors du quotidien, hors de la banalité.

Comment élaborez-vous vos spectacles? Vous écrivez des sketchs chacun de votre côté?

Non, pas du tout, on travaille ensemble sur improvisations. Là, on fait une scène où il drague une nana et, tout à coup, il perd son appareil et il n’entend plus du tout ce qu’elle dit. On est parti du fait que Claude entend de moins en moins bien et on a inventé cette scène comme ça. Alors après on essaie, on change, on réessaie. C’est un travail en commun: on travaille ou au bistrot ou au théâtre. Et puis si on a une idée, on s’envoie un petit sms: «Dis, qu’est-ce que t’en penses?»

Cette collaboration comment a-t-elle évolué au fil des années?

A un moment on a traversé une période assez difficile lorsque l’on montait notre troisième spectacle. On ne pouvait plus se blairer. Et puis on a fait chacun des trucs de son côté, et après on est revenu l’un à l’autre tranquillement. C’est bon de se retrouver. Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de changement par rapport aux tout débuts, on a juste vieilli chacun de son côté. Et notre couple de scène a vieilli aussi, et on est resté dans l’envie de raconter ça.

Comment comprenez-vous l’attachement particulier du public à ce couple de scène?

L’identification. On vient de rencontrer un couple qui dit que quand ils sont de mauvaise humeur, ils jouent à Bergamote! Même si ce n’est pas prise de tête qu’il n’y a pas d’effort de réflexion pour le spectateur, c’est très thérapeutique. En tout cas, c’est ce que les gens nous disent. Et puis les petites danses, les gags, les choses comme ça, aident les spectateurs à s’identifier. On n’est jamais dans la caricature, ce n’est pas notre genre. Dans les one-manshows, les comiques sont face au public, les gens reçoivent les choses, rient, mais ne peuvent pas monter sur le plateau avec les personnages. Là, on a vraiment l’impression que les gens sont avec nous. C’est cette proximité qui plaît.

Vous transportez, depuis plusieurs années, une image du couple très pessimiste, n’est-ce pas lourd à porter ?

Je ne crois pas que cela soit si pessimiste que ça puisqu’ils sont toujours ensemble. Les enfants sont grands, ils sont partis, ils se sont mariés, et puis on se retrouve tout seuls. Mais même s’ils s’énervent et s’engueulent, ils sont toujours ensemble, c’est ça qui compte. Bien qu’en même temps, ils n’ont pas trop le choix non plus...

Vous souvenez-vous du moment où vous avez imaginé ce couple pour la première fois?

Nous étions dans le train entre Genève et Lausanne, on partait travailler à la radio. Je venais de vivre une scène de ménage pour une histoire de lessive et mon mari m’a appelé quatre fois pour me demander si telle chose allait à 40° ou 60°, et comment on appuyait sur le bouton de la machine… Je me suis dit qu’il y avait là une sacrée matière pour une émission de radio.

Vos personnages vieillissent en même temps que vous…

Oui, et le public vieillit avec nous. Je pense qu’ils viennent nous voir aussi pour voir où on en est, comme on vient voir de vieux amis. Et puis après ils peuvent sortir et dire: «T’as vu machin? T’as vu comme elle a pris du bide?» «Oh oui! Et puis lui, qu’est-ce qu’il est vieux!» «Mais il est quand même sympa…»

Qu’est-ce qui vous touche le plus chez ces personnages?

Chez Roger, ses travers sont aussi les choses les plus touchantes: la lâcheté, la paresse… Là dans le spectacle, il n’arrive pas à brancher les câbles Internet et il devient fou. Pendant tout le spectacle, il est obsédé par cette histoire de câbles qu’il n’arrive pas à brancher pour foutre Internet dans sa baraque. Alors c’est à la fois très agaçant quand c’est vous qui attendez la connexion Internet, et puis en même temps très touchant quand on regarde depuis l’extérieur. Quant à Monique, je crois que ce sont ses espoirs qui sont tout le temps, tout le temps déçus…

Et qu’est-ce qui vous irrite le plus?

La même chose.

Pourquoi faut-il venir voir ce nouveau spectacle?

Parce qu’il sera bien. J’ai vraiment le sentiment qu’on s’était un peu perdu en route avec «Le Moderne» et le Shakespeare et que là on retrouve quelque chose du tout début. Comme dans la vie finalement, une fois que l’on a fait tout le trajet amour-enfants-baraque-boulotsretraite, il y a un moment où on se retrouve au point zéro avec les mêmes envies qu’au tout début, mais avec une certaine fatigue et des expériences. Donc je crois que les personnages sont aussi touchants que dans le tout premier spectacle, il y a à nouveau quelque chose de plus simple, de plus essentiel.