L’écriture de Jean-Luc Lagarce ne se laisse pas appréhender de soi ; c’est une recherche sur la réalité, sur nos perceptions de cette «réalité» qui nous échappe
et nous perd en permanence. Dans Noce, on est plongés dans un univers totalement kafkaïen. Opprimés, poursuivis par des forces inconnues, assaillis par des adversaires
qu’on ne parvient pas à identifier, lâchés par la réalité.
On ne saura jamais vraiment quelle est cette noce, qui sont les mariés, où on se trouve. Sans doute ce n’est pas ce qui importe ici mais plutôt que la noce est richissime, que
les mariés sont invisibles (gens importants) et qu’on est là où ça brille.
C’est la perception des petites gens, de ceux « qui n’en sont pas »...
Et puis cette nature humaine si pitoyable, la nôtre, tous confondus... Vouloir ce qui est au voisin, trembler de peur et d’ignorance, n’avoir d’autre issue que reproduire, plus
mal, plus loin. Malgré tout, il faut en rire et la pièce est plutôt burlesque, ça fait mal ailleurs.
Cette jolie petite machine à broyer, je la vois bien dans un manège.
Un plateau qui tourne.
C’est pour moi, à la fois la dimension gigantesque des salles en enfilade du repas, en quelque sorte appliquée au cercle. Succession interminable d’espaces semblables et
vertigineux. Et c’est aussi la portée philosophique de la fable : on tourne en rond, on perd la tête, on se grise et on recommence. La vie est ainsi.
L’esthétique scénographique ne peut pas être réaliste, l’écriture ne l’est pas du tout, Lagarce manie les effets de distance, introduisant d’emblée un narrateur, la jeune fille,
puis nous perdant dans les méandres d’une histoire fantasmatique.
Nous manquons de lucidité, nos vies sont dérisoires et petites et le monde tourne et nous n’y comprenons rien.
Christine Berg
Février 2003