Cette mise en scène s’accompagne de celle d’un autre texte de Fausto Paravidino : Gênes 01.
LES SPECTACLES EN BREF
Je suis en train de suivre une seule piste.
Je veux y croire.
Je veux que ce ne soit qu’une affaire de drogue.
Je veux que ma victime ait vendu du sexe en échange de sa dose.
Pour confirmer qu’ils ne se tuent qu’entre eux.
Mais peut-être que j’ai tort. Peut-être que ce n’est pas comme ça.
Peut-être que la violence est moins prévisible… (Nature morte dans un fossé)
À trente ans, Fausto Paravidino est l’un des jeunes auteurs les plus joués en Italie. Séduit par l’actualité d’un théâtre résolument politique, Denis Maillefer met en scène deux de ses textes : Gênes 01, chronique personnelle qui re c o n stitue, dans une langue concise et percutante, la répression policière lors du sommet du G8 et qui se solda par l’assassinat d'un manifestant Carlo Giuliani ; et Nature morte dans un fossé, un polar théâtral où se croisent des personnages à la dérive.
Ces deux pièces très différentes (l’une est proche du documentaire, tandis que l’autre est une fiction) intègrent une forme ancienne du théâtre, le choeur, et partagent une conscience aigue d’une société rongée par le pouvoir, le mensonge et la violence. Récit- témoignages aux voix multiples, enquêtes, meurtres, elles pénètrent les histoires intimes d’individus désorientés, figures d’aujourd’hui, et nous montrent des tragédies à l’oeuvre.
Gênes 01
Fausto Paravidino est un auteur, scénariste, acteur et traducteur italien, né en 1976. ll a écrit plusieurs pièces pour le théâtre, dont Gênes 01 qui parle de la répression qui s’est abattue sur les manifestants altermondialistes lors du sommet du G8 à Gênes en juillet 2001 - répression illustrée par la mort du jeune Carlo Giuliani, tué par un carabinier.
Gênes 01 est une tragédie en travail :
Gênes n’est pas une cité métaphorique comme l’est la ville antique de Thèbes ; les voix anonymes qui parlent dans le texte ne sont pas des personnages mais des « personnes réelles » ; il ne s’agit pas de « représenter » la tragédie gênoise, mais d’en fa i re une chronique personnelle.
La chronique des événements de Gênes est aussi une enquête, qui a pour objet la mort de Carlo Giuliani. Mais l’enquête porte aussi sur l’imposture des mots ; Paravidino dénonce la manipulation du langage, qui trafique des mots comme « démocratie », « liberté », « terrorisme », « responsabilité ».
Enquête sur le meurtre, enquête sur les mots, enquête enfin sur la nature réellement démocratique des régimes dans lesquels nous vivons : on passe ainsi de la tragédie à l’histoire, et de l’histoire à la philosophie politique.
Nature morte dans un fossé
Dans Nature morte dans un fossé, Paravidino utilise une forme plus proche du roman noir, et là aussi met en place une enquête, cette fois principalement policière. Celle-ci, menée par un vieux flic en crise et deux adjoints pas trop futés, met à nu des parents à la dérive, des dealers, des teenagers, des flics, des putes, la pègre.
Nature morte dans un fossé décrit avec une précision médicale un monde où l’argent et la misère font couler sang et boue, sperme et sueur, larmes et vomissures. L’auteur y fait la satire d’une jeunesse sans repères éthiques, logiques ou politiques. Il est à la fois révolté et attendri par la « divine comédie » contemporaine.
Pourquoi deux textes / deux spectacles ?
L’idée est de travailler avec le même groupe d’acteurs sur les deux pièces ; répéter l’une pendant que se joue l’autre ; les jouer alternativement une semaine l’une, puis une semaine l’autre, puis finalement, jouer les deux dans la même soirée. Ce projet, en apparence boulimique, permet au spectateur d’approcher les divers versants d’une même écriture. Cela permet de travailler avec un groupe d’acteurs comme avec une troupe momentanée; de répéter le jour et de jouer le soir, avec un petit répertoire de deux pièces. Cela implique un travail d’immédiateté, le temps des répétitions est volontairement court, le jeu ne se fige pas, les essais restent multiples. Ainsi est privilégié le « pourquoi » du jeu en travaillant le « comment » sur le vif.
Les petits
Il y les grands du monde, et tous les autres, les petits, les nous autres. Paravidino parle d’eux, et cela me va bien. Rien ne m’intéresse plus, au théâtre, que les personnages en doute, voire en déroute. J’aime les figures abandonnées, désemparées, parce que je peux m’y reconnaître, parce que l’on peut sans doute tous s’y reconnaître. J’ai un fort sentiment de compassion pour le monde et pour l’homme. L’injustice me serre le coeur, et ce n’est pas une formule toute faite. Parfois, il s’agit d’injustices sociales, comme dans Gênes 01, et parfois aussi d’injustices plus individuelles, plus intimes, comme dans Nature morte dans un fossé. Les blessures intimes me permettent d’être plus proche des personnages et des situations du plateau. J’aime le théâtre qui permet de toucher cela au vif.
Je n’ai peut-être jamais autant aimé un personnage que celui d’Antiochus dans Bérénice, ce perd a nt magnifique, selon la formule consacrée. Une figure qui arrache le v e nt re, avec laquelle il est quasi impossible de ne pas s’identifier, et chacun aime s’identifier avec le plateau au théâtre (comme au cinéma). Je voudrais que l’on puisse être fortement « avec » les personnages, que l’on se sente révolté, touché, frappé par ce qui se joue, se dit.
Je crois à un théâtre fraternel, mais pour ce faire, il doit être cru, direct, tranchant. Je suis révolté par les errances étatiques et les inégalités sur lesquelles Paravidino insiste dans ces deux pièces, mais je voudrais qu’elles soient mises en relief par des réalisations limpides et saignantes, émotionnellement interactives et compassionnelles. Je cherche une absolue évidence d’être sur le plateau avec ces textes-là, et donc une évidence d’être dans la salle avec ces textes-là.
Le choeur
Les deux pièces reprennent une forme très ancienne du théâtre, la parole partagée, le choeur. Naguère, le choeur n’avait qu’une seule voix, et ce dans tous les sens du terme. Ici, cette voix devient plurielle puisqu’on entend les voix, diverses, contrastées, contradictoires de quelques individus, et non plus un avis général, partagé, parfois raisonnable, voire moralisateur. Ce sont ici les voix des gens. Ces gens dont on parle souvent, mais qui restent des figures abst raites qui ne ressemblent finalement à personne. On glisse donc de « personne » à « personnes », et l’on entend des individus raconter le monde, un bout de monde, de leur monde, et peut-être que certains d’entre eux, ou juste celui/celle-là me ressemble, se dit le spectateur.
J’aime le choeur, parlé ou chanté. Le choeur oblige à trouver une posture évidente sur le plateau. Le choeur, et donc le choriste, parle de quelque part, d’un lieu, d’une énergie et d’un sentiment clairs. Dans Gênes 01, des individus se mettent ensemble pour raconter. Ils parlent d’une forme d’oppression, physique et économique, et ils utilisent, pour ce faire, une forme de démocratie de la parole. Ils sont obligés de s’entendre pour parler ensemble, même tacitement, même inconsciemment. La forme elle-même est déjà un moyen de parler de ce qui est au coeur des mots. La forme est (en partie) le fonds.
De manière générale, le choeur abolit la distance entre la salle et le plateau, mais aussi entre la personne et le personnage. Sur scène, au coeur d’un choeur, les acteurs doivent donner l’impression qu’ils sont comme cela, des personnes venues dire à d’autres. C’est un leurre, bien sûr, car ils jouent, mais le jeu est subtil, délicat. Dans Gênes 01, les individus ne portent pas de nom, ou alors le leur, comme dans Je vous ai apporté un disque. Leurs « répliques » ne sont pas attribuées. Le texte se présente comme un ensemble de phrases qui peuvent être distribuées à tel/le ou tel/le acteur/trice. Le discours se complète au fil des interventions.
Dans Nature morte dans un fossé, le choeur est formé par les voix solitaires de tous les personnages, qui cette fois-ci portent un nom et sont définis (âge, profession, situation, etc.). Sauf qu’ils ne dialoguent pas. Ils parlent seuls, ils donnent d’ailleurs l’impression d’être seuls, et là aussi la forme fait ressentir le fonds de la pièce, soit des personnes plus ou moins égarées qui se débattent pour se sauver, ou tout au moins pour sauver ce qui peut encore l’être. Ici, les monologues sont donc croisés, et l’adresse au public directe. La proximité émotionnelle, propre au monologue en général, est renforcée, sextuplée par ces six monologues qui nous permettent de connaître les intimités des uns et des autres, mais encore à combler les vides des uns et des autres, puisque nous, nous entendons tout et tous.
Les deux pièces sont adressées au public, on l’a vu. Bien réalisée, cette (apparente) simplicité est une composante évidente de la modernité au théâtre. Trouver une connexion évidente entre la scène et la salle, proposer un style qui brouille la distance classique entre le « je » et le jeu : les choeurs de Paravidino reprennent à leur compte des narrations anciennes, « primitives », mais en les inscrivant dans des thématiques et des particularités contemporaines, notamment en s’interrogeant sur la place de l’individu au coeur de l’ensemble, et donc, sur le pouvoir de la démocratie.
Parler, mais aussi faire
La parole est au centre de ce projet. Sur le plateau, il s’agira donc d’organiser la circulation de cette parole. Son flux, son énergie, son point de vue. Elle sera caustique et douce, parfois ironique. Elle devra s’éloigner du manifeste (surtout dans Gênes 01), et mettre en scène des hommes et des femmes, désemparés, troublés, fâchés, et non simplement des idées.
Et puis, que feront-ils, au-delà du récit ? Ils seront comme surpris chez eux, avec de petites activités, comme si leurs paroles étaient des soliloques faits de paroles et d’instants de silence (lorsqu’un autre parle). L’une écoutera la radio, l’autre préparera un repas, un troisième fera sans cesse des cafés qu’il laissera refroidir. Ils seront là, avec des bouts d’activités de vie (Nature morte dans un fossé). Six chaises, de style différent, six petits mondes intimes, six activités, compulsives ou banales. Parfois, on entend la voix de l’autre dans le monologue de l’un ; il « joue son rôle », ils disent les mots ensemble, l’un rapporte un discours, l’autre ressasse le sien et les deux voix se collisionnent pas un hasard de théâtre.
Dans Gênes 01, pièce plus chorale encore, ils viendront sur le plateau comme de vraies personnes, portant leur nom ; des gens, comme on dit. Et ils se réuniront pour recoller les morceaux épars d’une histoire commune. Ils rejoueront une scène du récit, ils tenteront d’être des personnages de l’histoire, ils partageront une tasse de thé. L’un changera de costume, sortira une photo de sa valise. L’ autre apprendra une chanson aux sept autres. Ils essaieront de vivre ensemble sur scène pendant un peu plus d’une heure. Ils s’aideront pour dire ces mots, cette histoire d’injustice, de honte et de sang, de rires aussi, car le pire qui pourrait leur (nous) arriver serait un excès de sérieux et d’abuser de formules toutes faites, partiales et vides. Ils parleront. Ils chanteront Paolo Conte ou Ramazotti Ils referont le monde de Gênes et l’autre, l’autre surtout. Ils seront nos amis et nos cousins, un peu tragiques, un peu ratés, simples et fragiles. Puis ils nous rejoindront. Ils sont comme nous. Ils sont un peu de nous.
Denis Maillefer, juin 2006