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Dario Fo à la Comédie-Française

Par Agathe Sanjuan, conservateur-archiviste de la Comédie-Française

Dario Fo, metteur en scène au Français

Quand Dario Fo arrive à Paris pour mettre en scène Le Médecin volant et Le Médecin malgré lui à la Comédie-Française, il est muni de deux gros cahiers où sont dessinées toutes les scènes des deux pièces. Tableaux, jeux de scènes, gags, détails, visages, accessoires sont enchaînés par des rubans de texte, celui de Molière et celui du metteur en scène. (…)
La farce doit être farcie. Farcie de lazzi et de répliques nouvelles. Quoi ! Ajouter du texte à Molière ! Oui, dans la farce, le mot est bien proche du geste et trouver le geste qu’appelle le texte peut conduire à augmenter le texte.
Jean-Loup Rivière(1)

Quand, en 1989, Antoine Vitez, administrateur de la Comédie-Française fait appel à Dario Fo pour mettre en scène deux farces de Molière, il conçoit ce spectacle comme le premier volet d’une geste de Sganarelle qu’il considère comme « l’apport de Molière au théâtre comique, l’héritage de Tabarin et du Moyen Âge, la veine française ». C’est la première fois que Dario Fo monte un texte de Molière. Le travail qu’il mène au Français souligne la proximité de ces deux hommes, incarnations de « l’homme de théâtre », à la fois acteur, auteur, metteur en scène, chef de troupe, mais aussi dans leurs sources d’inspiration, leur proximité avec la commedia dell’arte, la farce italienne. Et si Dario Fo prend des libertés avec le texte de son aîné, c’est paradoxalement pour retrouver une tradition, celle des jeux de scène que le texte ne mentionne pas, qui autrefois se transmettaient d’interprète en interprète et auxquels chacun ajoutait sa part d’invention, de poésie. Le texte de ces deux farces laisse des « trous » qu’il faut combler car « la partie gestuelle n’est pas écrite ». Dario Fo nous suggère que « sans doute Molière se méfiait-il de ses successeurs qui, en utilisant les mêmes gags, les auraient rendus mécaniques, stéréotypés »(2). Lors de cette collaboration, la troupe aborde Molière d’une manière totalement neuve et se prête aux jeux acrobatiques, à partir des croquis imaginés par Dario Fo. Ces jeux qui paraissent improvisés sont en fait réglés au millimètre. « Les comédiens acceptent tous de jouer le jeu : ils sont d’une très grande souplesse, au propre et au figuré… »(3). Ce spectacle témoigne à l’époque d’une volonté d’ouverture du Français aux artistes sortant des circuits institutionnels, initiée par Antoine Vitez, qui décède quelques semaines avant la première représentation. Le passage de Dario Fo au Français comme metteur en scène a marqué la troupe en renouvelant le regard sur l’oeuvre de Molière.

Dario Fo, auteur au Français

En 2006, Guillaume Gallienne interprète Saint François, le divin jongleur de Dario Fo, dans la mise en scène de Claude Mathieu. En 2007, la Naissance du jongleur est dit par Catherine Hiegel, en prologue au spectacle composé de farces du Moyen Âge, Une confrérie de farceurs, mis en scène par François Chattot et Jean-Louis Hourdin au Théâtre du Vieux- Colombier.

Dario Fo, auteur du Répertoire de la Comédie-Française

Mystère bouffe entre au répertoire de la Comédie-Française en 2010 (4).
Les auteurs étrangers appartenant au répertoire sont nombreux, mais il est rare qu’ils y entrent de leur vivant. C’est le cas de Goldoni ou Samuel Beckett, mais pour des pièces écrites en Français. C’est sous le mandat de l’administrateur Émile Fabre que le répertoire s’ouvre plus largement aux auteurs étrangers, notamment à deux auteurs vivants : Gabriele D’Annunzio (1883-1938) dont on monte La Torche sous le boisseau en 1927 et Sir James Barrie (1860-1937) pour La Vieille Maman en 1927. En 1943 sous l’Occupation, l’administrateur Jean-Louis Vaudoyer est contraint de faire une place à la programmation allemande. Iphigénie à Delphes de Gerhart Hauptmann (1862-1946), choisi pour célébrer les quatre-vingt ans de l’auteur, est à dessein intégré dans un cycle sur Iphigénie (Euripide, Goethe) afin d’atténuer le caractère officiel et politique de cette programmation. Plus proche de nous, le Britannique Tom Stoppard (né en 1937) est entré au répertoire en 1998 avec Arcadia, Harold Pinter (1930-2008) en 2000 avec Le Retour.
Que Mystère bouffe entre au répertoire est paradoxal et démythifie la notion de répertoire, puisque le texte, loin d’être figé dans une version définitive, n’a pas cessé d’être modifié depuis la première représentation en 1969. On peut dire qu’il s’agit moins d’un texte que d’un répertoire de « jongleries » dans lequel on pioche pour composer une représentation. C’est donc un texte mouvant qui entre au répertoire, issu de la tradition du théâtre populaire, un texte qui s’est enrichi et transformé au contact du public.

  • (1) « Farcir la farce », dans Le Médecin malgré lui / Le Médecin volant, de Molière, illustrations de Dario Fo tirées de ses carnets de mise en scène, Imprimerie Nationale éditions, 1991.
  • (2) Article de Guy Dumur, Le Nouvel Observateur, 14 juin 1990.
  • (3) Dario Fo, « Du canevas à la farce moliéresque, entretien avec Dario Fo », in Comédie-Française, n° 186, juin 1990.
  • (4) Toute oeuvre, de quelque époque qu'elle soit, peut être inscrite au répertoire de la Comédie-Française par le comité de lecture, sur proposition de l'administrateur général. Elle n'entre ensuite au répertoire que lorsqu'elle est jouée sur la scène principale du Français, aujourd'hui la Salle Richelieu. Les pièces jouées par les Comédiens-Français en dehors de cette salle, notamment au Théâtre du Vieux-Colombier et au Studio-Théâtre ne sont pas concernées.

Agathe Sanjuan

janvier 2010