Paris le 06 Septembre 2008
Music-hall est la première pièce de Jean Luc Lagarce que j’ai lue il y a 11 ans. J'ai d'abord éprouvé un sentiment de reconnaissance et de gratitude… quelqu’un avait su
décrire enfin ce dont on n’ose jamais parler parce que la pudeur nous en empêche et l’aveu de l’humiliation n’est jamais chose facile.
Pourquoi le tango ?
C’est vers 1880 que l’on s’accorde à situer la naissance du tango comme le produit de la culture du peuple très mélangé des taudis des villes portuaires de Buenos Aires, Rosario
et Montevideo. C’est ensuite à Buenos Aires qu’il s’est particulièrement développé. On peut imaginer gueux locaux et émigrés, réunis par leur misère se réchauffant mutuellement
autour d’un feu ou d’un poêle et se chantant les uns les autres des airs de leur pays d’origine.
Les premières chansons évoquent des histoires de sexe, de règlement de compte … A partir de 1917, il évolue vers de nouvelles manières en exprimant, avec nettement plus de
délicatesse, des sentiments mélancoliques ou même des considérations métaphysiques. Les personnages de Music-hall sont aussi en déracinement permanent, ils portent une
parole proche des histoires de tango … qui racontent la vie des hommes avec ses accents dramatiques et passionnés, ses thèmes récurrents : l’amour et ses déchirements, les
témoignages de la misère humaine. Cette création musicale donne à la pièce de Jean Luc Lagarce un corps et une esthétique artistique comme une continuité du texte. L’utilisation
du tango illustre des contrastes qui servent la dramaturgie : une situation de plus en plus noire et désespérée, des corps qui gardent coûte que coûte leur dignité car le
tango offre au corps maintien, allure, noblesse et arrogance de l’esprit humain qui apprend à supporter ses souffrances.
L’art du griot
L’art du griot offre un traitement du temps qui permet une proximité et une intimité avec le public,.
Il y a le temps du conteur, incarné par l’un des deux boys, accompagné de son accordéon, où il donne au public certains épisodes intimes de leur existence et de leur déchéance
pendant que les autres personnages sont dans un temps ralenti à la dimension onirique.
Puis il y a le temps de l’action où les trois personnages vivent sous les yeux du public leurs obstacles à travers le tango. Il y a le temps de la confession, récit de leur
existence, et le temps de l’action, de la relation et du spectacle musical, chanté et dansé.
Un humour qui puise sa force dans la dérision
Si les personnages de Music Hall sont drôles c’est parce que l’on rit nerveusement, fébrilement, face à leur tragédie qu’ils nous offrent avec pudeur, humour et
dérision. La Fille, par exemple, va utiliser les obstacles rencontrés en même temps qu’elle en parle au public.
Elle démontre en même temps qu’elle dénonce. Elle doit inventer un parcours lorsqu’il n’y a pas de porte au fond de la scène, elle mime ce qu’est un déplacement « lent
et désinvolte », elle joue la difficulté rencontrée pour effectuer ses chorégraphies sur tout ce qui n’est pas son tabouret sur pied élevé.
Les objets : tabouret sur pied élevé, chaise, tabouret à traire les vaches … sont de véritables partenaires de jeu qui participent au comique de dérision.
« Comment faire un tour complet sur une chaise, je leur demandais, comment faire un tour complet, comme ça … Bon j’y arrivais ! Et je tournais, je faisais un tour
complet… »
Un lieu décalé
L’espace raconte déjà l’histoire par son aspect misérable, usé par le temps, des couleurs défraîchies, quelques reliques de mauvais goût qui viennent rappeler qu’il s’agit d’un
cabaret. Un vieux comptoir de bar, un grand tabouret de bistrot, des rideaux de mauvais goût jouant sur des matières brillantes et de couleur, un vieux tourne-disques, une lampe
de bar avec de faux cristaux…
Trois espaces symboliques : au centre, l’espace de la Fille sur son grand tabouret, puis deux petites scènes en bois verni côté cour et côté jardin : l’espace du
conteur / griot et l’espace des deux boys qui partagent complicité et désillusion, le temps d’un maté (boisson typique argentine , herbe infusée qui se boit à l’aide d’une
paille en métal ou en bois ).
Au cours des tournées, chaque salle recevant Music Hall deviendra le décor original du drame vécu par nos trois artistes. Ce sera l’occasion de renouveler les
dispositifs scéniques afin de coller à ce lieu, en privilégiant un rapport de proximité avec le public au cœur de l’espace dramatique .
Un état des lieux du quotidien pour les petites compagnies
Ce texte nous permet de faire face au mystère des artistes de la scène, prêts à tous les compromis et tous les sacrifices pour être, ne serait-ce que quelques instants sur
scène, dans la lumière sous le regard d’autres… le public.
Aujourd’hui, chaque artiste doit se positionner sur la remise en question de l’exception culturelle française dans sa forme et dans son système de fonctionnement.
Que vont devenir « les petits » lieux et « les petites » compagnies déjà réduites à une existence de survie ?
Jusqu’où l’artiste est-il prêt à aller pour poursuivre le spectacle ?
Must The Show go on?