Quatre comédiens de la troupe permanente du TNS ont voulu faire partager leur coup de cœur pour une pièce de Jean-Luc Lagarce, évocation tendre et grinçante de l'univers du music-hall et au-delà, de celui du spectacle. Entre imaginaire et réalité, illusions et désillusions...
Il y a toujours un lieu comme ça, dans ce genre de ville, qui croit pouvoir servir de Music-hall, lit-on au début de cette histoire. C'est dans un de ces lieux qu'une chanteuse et ses deux boys se retrouvent, un soir, comme tous les soirs depuis des années. Les images d'une gloire éteinte se mêlent aux souvenirs de leurs tournées dans une rêverie douce-amère...
Le music-hall de province a laissé dans son sillage toute une mythologie avec ses couleurs et ses parfums. Aux réminiscences d'un âge d'or où les artistes débarquaient des paquebots en provenance de contrées exotiques, Jean-Luc Lagarce a ajouté ses propres souvenirs de théâtre. Music-Hall est le récit tendre et drôle de trois héros perdus dans un monde qui ne les reconnaît plus.
Le numéro évoqué dans la pièce est une sorte de pièce musicale vouée aux " banlieues grises et villages hostiles ". Ce genre de lieu où les artistes doivent affronter chaque soir, selon l'humeur du public local, un besoin féroce de volupté, une mélancolie coriace ou une indifférence minérale. Devant le dépouillement rustique de certaines salles communales, il faut parfois imaginer de subtiles variations de chorégraphie pour les entrées, sorties et mouvements lascifs de jambes. Mais quand il n'y a ni scène adéquate, ni lumière frôlante, ni musique langoureuse, difficile de "faire comme si de rien n'était ". Et de rester en toute circonstance, comme le confie la chanteuse de Music-Hall, " souriante, lente et désinvolte ".
Mythologie encore ? Peut-être. Mais avant d'être reconnu, le metteur en scène Jean-Luc Lagarce a vécu ces tournées de bric et de broc, ces découragements d'après spectacle, ces malentendus insondables, ces contrats " à la recette sur entrées ", ces buvettes lugubres de salles des fêtes, dont le seul souvenir déclenche l'hilarité, les soirs de nostalgie à plusieurs.
Quelques années plus tard, il reprendra avec la même distance amusée ce motif de la troupe itinérante dans une pièce aux accents bernhardiens, Nous les héros, qui met en jeu
d'autres proscrits. La brume romanesque enveloppant Music-Hall s'est estompée entre-temps, laissant la place à des références plus autobiographiques :
"Après la représentation, on chante une fois encore, écrit Jean-Luc Lagarce, on joue de petits sketches idiots qui nous firent toujours rire -ceux-là qu'on préfère et que
nous gardons pour nous- on danse un vieux numéro que nous avions appris pour une ancienne revue de pacotille... On ricane, on imite, on hurle de rire et parfois aussi, nous nous
laissons aller à la nostalgie. Demain, nous fuirons, mais ce soir encore, nous faisons semblant puisque nous ne savons rien faire d'autre."
De fuite en fuite, d'illusion en illusion, lieux, villes et visages ont une fâcheuse tendance à se confondre. " Je suis perdue " dit la Fille de Music-Hall. " Je
suis perdu " répète en écho Jean-Luc Lagarce dans Le Voyage à La Haye, récit d'une tournée en Hollande. Dans ces voyages de comédiens, d'une ville à l'autre, où ancrer ses
repères ?
" Je ne comprends pas, dit l'un d'eux dans Nous les héros. Où est-ce que nous sommes ? Là, aujourd'hui, je ne sais pas, je suis perdu. Cela m'arrive parfois, je
confonds avec une autre ville, un autre jour. Ce soir - ici - où est-ce que nous sommes ? " Les personnages de Music-Hall s'obstinent aussi à le savoir, tout comme
celui qui les a imaginés. Jusqu'à sa mort en 1995, Jean-Luc Lagarce n'aura cessé d'interroger par le théâtre le sens de son destin avec la volonté de " marcher sans
inquiétude et dire ce refus de l'inquiétude".
" Ne plus avoir peur, ou faire semblant, et devant tant de faux-semblants, finir par gagner l'apaisement nécessaire, ou tenter au moins de fuir la peur de la peur, éliminer juste celle-là, ne plus se laisser faire, noyer ses démons, garder le sourire. "
Extrait du journal du TNS - n° 8