Sur la scène de la représentation, trois artistes de Music-hall se livrent. En trente séquences, "La Fille", en compagnie de ses deux "boys", raconte la vie de leur spectacle. Ils digressent à partir de tout ce qui fait leur vie commune : la mise en scène de leur show, les ratés, la musique, les accessoires, le passé, les costumes, les envies, les accueils dans les lieux de tournée, etc. Ils dansotent aussi sur De temps en temps de Joséphine Baker… Ils chantonnent aussi… et même sifflotent… Leur numéro est fait.
Comme tous les soirs, dans cette ville-là comme dans toutes les autres villes (…) la Fille jouera sa petite histoire, prendra des mines, habile à prendre des mines, fredonnera chansonnette et esquissera pas de danse. Comme tous les soirs, dans cette ville-là comme dans toutes les autres villes, elle racontera la journée terrible qui s’achève, la journée pénible qui s’achève, récit des diverses humiliations et aléas divers. Comme tous les soirs, les deux boys, épuisés, fatigués, rêvant de s’enfuir, s’enfuyant, les deux boys feront mine, habiles à faire des mines, les deux boys l’accompagneront, tricheront avec elle, feront semblant.
UNE NUIT, à la sortie de la gare de Besançon (Doubs), j’ai vu sous la neige, portant ses valises et renonçant au taxis, s’éloigner le chanteur Ringo Willy Cat, celui-là qui épousa
la chanteuse Sheila, qui fut une grande vedette, comme nous le disions, qui chanta avec elle, lorsqu’ils se marièrent, « Laisse les gondoles à Venise… » - mon frère et moi,
nous reprenions le refrain en cœur – et qui venait par deux soirs, un vendredi et un samedi, chanter ses anciens succès dans une boite à strip-tease de cette froide ville de
l’Est.
(…)
Le plafond était si bas - je ne m’en souviens plus - le plafond était si bas que l’actrice décida de ne pas mettre ses souliers à hauts talons de peur de toucher les projecteurs
avec son chignon alambiqué.
(…)
Derrière le rideau, une fois, et cela parlait d’acteurs encore, une chanteuse fondit en larmes aussitôt le rideau baissé et toute la salle l’entendit et éclata de rire.
Extraits de Traces incertaines
Mises en scène de Jean-Luc Lagarce 1981-1995
Collection Mémoire(s), Editions Les Solitaires Intempestifs.